Littérature - Amos Oz, magicien des mots

Intellectuel engagé dans le conflit israélo-palestinien, l'écrivain Amos Oz évoque volontiers son enfance à Jérusalem, ses parents et son amour pour une terre de tragédie.

Faudra-t-il une fois de plus commencer par dire que, certes, il est Israélien, mais que c'est un intellectuel de gauche, c'est-à-dire un homme moralement et politiquement correct? Pourtant, ce n'est pas le membre du mouvement La Paix maintenant que l'on est venu voir. Et que, contrairement à ce que pensent bien des gens, «le conflit israélo-palestinien n'est pas un western. Ce n'est pas une lutte entre le bien et le mal. Mais plutôt une tragédie au sens ancien. Et au sens le plus exact du mot tragédie, c'est-à-dire un conflit entre deux causes aussi justes l'une que l'autre». Que celui qui nous reçoit est avant tout un homme d'une douceur chaleureuse, d'une intelligence incroyable — si tant est que ces qualificatifs soient suffisants tant on est en présence d'un homme d'exception. Un homme qui, tel un géologue, fouille et creuse les profondeurs de la langue pour en rapporter des trésors cachés. Trésors de la Bible et du Talmud, trésors hérités d'Agnon, trésors légués par son institutrice, «maîtresse Zelda»: «Mon premier amour. J'avais sept ans, se souvient-il. Comme je venais d'une famille hassidique, elle m'a ouvert un monde acoustique entièrement nouveau. Elle m'a montré que l'hébreu pouvait aussi être une femme facile.» Une langue décousue, relâchée même, bien loin de celle que l'on parlait alors chez les Klausner.

Son père, Arié Klausner, était un puits de science: bibliothécaire le jour, il rédigeait, la nuit, des essais sur l'histoire de la littérature. Sa mère, Fania, donnait des leçons particulières d'histoire et de littérature à des lycéens. C'est donc dans une maison de livres qu'est né, en 1939, le petit Amos. À Jérusalem qu'il a grandi, dans «un rez-de-chaussée exigu, bas de plafond, d'environ trente mètres carrés».

Cerné de toutes parts par des montagnes et des déserts, par les Anglais et les Arabes, le petit Amos se réfugie dans les livres. Jusqu'à vouloir en devenir un. Car si les hommes et les écrivains se font tuer «comme des fourmis, il subsisterait toujours quelque part un exemplaire qui ressusciterait sur une étagère». À neuf ans, il devient un consommateur forcené de journaux. Un expert militaire et politique. Un stratège en chambre. Obsédé par l'histoire, c'est alors un «petit chauviniste»... étranglé par la peur: «Est-ce que je serais encore en vie dans six mois? Six semaines? En fait, la curieuse impulsion qui m'animait enfant — l'envie de donner une seconde chance à ce qui n'en avait et ne pouvait en avoir — est aujourd'hui encore l'un des moteurs de mon existence, chaque fois que j'entreprends d'écrire une histoire.»

En 1948, Amos Oz assiste à la création de l'État d'Israël et, l'euphorie passée, aux lendemains qui déchantent. Quatre ans plus tard, sa mère mettait fin à ses jours. Elle avait 39 ans. Morte «à la fleur de l'âge» — titre de l'un des plus beaux textes d'Agnon (Gallimard, 2003) -, sa mère avait grandi «dans la fascination spirituelle de la beauté nébuleuse, sortilège dont les ailes avaient fini par se cogner au sol de pierre de Jérusalem».

À l'humiliation et à la colère succèdent la culpabilité, puis, deux ans plus tard, la rupture — brutale. Avec Jérusalem; avec son père qu'il «tue», à sa façon, en abandonnant le nom de Klausner au profit d'Oz; avec, enfin, le monde qu'il représentait. Un monde d'inhibitions et d'interdits, où presque tout était «défendu» ou «ne se faisait pas» ou «n'était pas joli». Amos Oz a 15 ans quand il part pour le kibboutz Houlda, afin de devenir «un pionnier socialiste sans états d'âme». C'est donc avec un sentiment de honte qu'il commence à écrire: «Je n'étais quand même pas venu au kibboutz pour rédiger des poèmes et des histoires, mais pour renaître, bronzer jusqu'aux os et devenir agriculteur.» Et désespère, car il croit que, pour écrire comme Hemingway, «il fallait parcourir le vrai monde». C'est la publication, en 1959, de la traduction en hébreu des nouvelles de Sherwood Anderson qui lui permet de comprendre que «le monde de l'écrit ne tournait pas autour de Milan ou de Londres, mais autour de la main qui écrivait».

Alors, pour ne pas déranger sa femme — Nilli, sa première lectrice —, il écrira, trois ans durant, Mon Michaël dans des toilettes «pas plus grandes que celles des avions. Je fermais le couvercle, m'asseyais dessus, et mettais sur mes genoux un album de Van Gogh reçu pour notre mariage. Il fallait que j'écrive. Comme les junkies, il me fallait ma dose».

Avec Mon Michaël, Amos Oz raie Jérusalem d'un trait. Plus tard, il détruira aussi l'image «kitsch de crème de la crème» du kibboutz. Il a pourtant aimé vivre là-bas.

Au fond, Amos Oz travaille comme un horloger ou un orfèvre d'autrefois: «Sur la table, devant moi, en guise de fiches il y a un tas de bouts de papier où j'ai gribouillé des mots [...]. De temps en temps, je pêche prudemment avec la pincette l'une de ces particules, une minuscule molécule de texte que j'élève à contre-jour pour l'examiner à mon aise, je la tourne et la retourne, je la lime et la polis un peu, puis je la replace à la lumière pour l'inspecter encore.»

C'est sur le bureau hérité de son père — mort, en 1970, d'un infarctus — qu'il a rédigé ses livres, dont son magistral roman-autobiographie (Une histoire d'amour et de ténèbres, Gallimard), «sans verser de larmes, car mon père était formellement contre, surtout de la part d'un homme». Dans ce bureau rempli de livres et de dictionnaires, ici, à Arad, cette petite ville qui fut imaginée par une poignée de sionistes fervents dans les années 1960, et où il habite depuis 1985. Au bout de sa rue: le désert du Néguev. Des kilomètres de silence, et d'odeurs. À celle du soufre, venue de la mer Morte que l'on aperçoit, se mêle celle des crottes de chèvres: pas de doute, c'est «l'odeur de la Terre d'Israël depuis la nuit des temps». Et c'est cette terre et son histoire qu'Amos Oz écrit de livre en livre. Une terre âpre et dure, une terre promise qui n'a pas — encore — trouvé la paix.