Daria Colonna et la littérature comme retranchement

Fille d’un ouvrier et d’une avocate, elle-même fille d’une famille de colonisateurs corses ayant vécu en République centrafricaine, Daria Colonna est peut-être, surtout, l’enfant d’une honte tapissant plusieurs des pages de «La voleuse».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Fille d’un ouvrier et d’une avocate, elle-même fille d’une famille de colonisateurs corses ayant vécu en République centrafricaine, Daria Colonna est peut-être, surtout, l’enfant d’une honte tapissant plusieurs des pages de «La voleuse».

Daria Colonna ne s’est jamais sentie à sa place. « Je n’ai jamais fitté dans l’Outremont des riches de ma mère ni dans le Longueuil pauvre de mon père », confie-t-elle au sujet de ce sentiment d’écartèlement, cette « querelle interne » à laquelle elle tente de trouver une résolution dans La voleuse, tout en sachant qu’elle n’y parviendra pas complètement.

Euphorisante ode à la nuit montréalaise, crachat au visage d’un monde faisant pleuvoir les injonctions contradictoires sur la tête des femmes, preuve splendide de la capacité de la littérature à traduire la complexe densité des relations familiales et des rapports de classes ; cet éblouissant récit poétique dresse l’inventaire de toutes les violences dont l’écrivaine est aujourd’hui la dépositaire.

Le texte hybride, plein de la beauté des efforts que l’on sait vains et du refus obstiné de renoncer à son sens du ravissement, est aussi le fruit d’une prise de conscience : non, sa mère n’est pas la grande méchante de son histoire. « Aux hommes, j’en veux d’avoir donné à ma mère le mauvais rôle », écrit-elle à propos de celle qui aura été « à la fois l’épaule et la ruine », une des nombreuses formules entêtantes de ce livre indocile, d’une richesse inouïe.

« Un jour, ma mère m’est arrivée et elle m’a dit : “Daria, t’as beaucoup d’agressivité envers moi, j’ai l’impression que tu ne m’aimes pas. J’aimerais que tu y réfléchisses” », raconte sa fille, assise en tailleur dans un parc d’Hochelaga, pas loin de chez une amie à qui elle rendait visite ce jour-là — Daria s’est réfugiée à Dunham avec son chum et leur fils de trois ans depuis le début de la pandémie. « Puis j’ai réfléchi et je me suis dit : “Ma mère a raison, c’est les hommes de mon enfance qui m’ont fait du tort”. Ma mère a toujours été là pour ramasser les pots cassés, elle a toujours été là pour moi, même si… elle est restée dans une relation toxique. »

Fille d’un ouvrier et d’une avocate, elle-même fille d’une famille de colonisateurs corses ayant vécu en République centrafricaine, Daria Colonna est peut-être, surtout, l’enfant d’une honte tapissant plusieurs des pages de La voleuse, assombries par l’ignominie d’un beau-père dénigreur et d’un père fantomatique et idéalisé, tout aussi velléitaire et alcoolique fût-il.

Mais de quoi a-t-elle honte ? Dans la rue, à côté du parc, deux autobus passent avant que Daria ne réponde. « Je pense que j’ai honte de moi d’une manière fondamentale, originelle, parce que c’est comme ça que j’ai été élevée, parce que chez mon père, il fallait avoir honte de la bourgeoisie de ma mère et chez ma mère, honte de la pauvreté de mon père. J’ai vécu la honte dans l’expérience même de trouver mon identité. »

La mélancolie et la joie

Après une adolescence de petite délinquance et d’égarement, Daria Colonna arrive à l’écriture dans la foulée de la grève étudiante de 2012, lorsqu’elle fonde avec sept camarades les Éditions de la Tournure, où paraît son premier livre, Nous verrons brûler nos demeures (2015). « C’est la grève, le politique, qui m’a fait sortir de ces milieux rough pour entrer dans quelque chose qui donnait du sens à ma vie », se souvient celle qui étudiait alors en communications, mais dans la vie de qui la littérature, offrande de sa mère, avait depuis l’enfance été un indispensable appel d’air. « Sauf que jamais je n’aurais écrit de livres si Julien Fontaine-Binette et Jules Gagnon-Hamelin [deux des cofondateurs de la Tournure] ne m’avaient pas dit : “Daria, tu vas être directrice littéraire, tu vas écrire”. »

C’est cependant avec son deuxième livre, Ne faites pas honte à votre siècle (Poètes de brousse, 2017), que Daria Colonna provoque une petite déflagration dans le milieu littéraire grâce à des poèmes raillant l’empressement avec lequel des militants de gauche troquent leurs valeurs pour de l’argent ou de beaux yeux. Un recueil lumineusement cynique, d’un pessimisme à la fois résigné et amusé.

Avec ses courts blocs de prose multipliant les oxymores (« Le désespoir de mon père est une clarté »), La voleuseopère le même genre de réconciliation entre humour et fatalisme, renvoie sans cesse une grimace au spectre de la mort tout en se vautrant dans la mélancolie des fulgurances toujours trop fugaces. Daria sourit, puis tire sur sa cigarette. « Je ne crois pas que la joie et la mélancolie sont incompatibles », plaide-t-elle avant d’offrir cette anecdote.

« Quand j’ai rencontré mon chum, mon ami Jules était triste. Mon chum est un comédien, c’était un symbole de légèreté, et Jules m’avait dit : “Daria, tu vas perdre ta mélancolie.” Mais c’est impossible que je perde ma mélancolie ! C’est l’humanité qui me rend comme ça. J’ai tellement de joie, mais il y a aussi en moi une forme de sentiment qu’il n’y a pas d’issue, que tout le monde va se haïr, que tout le monde va tout le temps être en guerre. La littérature, c’est le seul retranchement où j’arrive à avoir un peu de recul. La littérature est peut-être, dans ce cas-là, un peu… [elle hésite] salvatrice, même si j’haïs ça dire ça, parce que c’est comme si on disait que la littérature rendait libre, alors que vraiment pas. »

Éviter la morale

« Ma mère dit qu’il faut s’élever au-dessus des expériences pour entrer dans la littérature », écrit Daria Colonna, un étalon de mesure à l’aune duquel La voleuse pourrait être qualifiée d’échec, tant il puise abondamment à même l’existence de son autrice. Daria Colonna a bien tenté de pondre un vrai roman traditionnel à la française — « cette forme qui fait autorité sur toutes les autres formes » —, mais n’en aura conservé que des morceaux, amalgamés dans ce troisième livre à des morceaux du manuscrit torpillé d’un recueil de poésie.

Il fallait absolument demander son aval à sa mère avant de publier Lavoleuse, malgré le regard peu favorable qu’elle avait jusque-là posé sur son œuvre, qui ne correspond pas à l’idée qu’elle se fait de la littérature. Les yeux de Daria s’illuminent. « Ma mère a eu la réponse la plus fabuleuse. Elle m’a dit : “Daria, c’est la première fois que tu fais de la littérature, alors je vais te laisser publier”. C’était comme si l’hybridité du livre pouvait être reconnue comme littérature potable pour une Française classique. »

Malgré la dureté, mêlée de beaucoup de tendresse, du portrait qu’elle en trace, Daria Colonna insiste : La voleuse est un hommage à sa mère. Ainsi qu’un hommage à la vie, à laquelle elle souhaitait rendre toutes ses nuances de gris, en évitant à tout prix la morale et la condamnation. « La morale, ça me pue au nez. »

« Je ne sais pas si ça paraît dans le livre, mais je n’ai pas de haine, ni envers mon père ni envers mon beau-père, surtout pas envers ma mère. Je voulais juste comprendre d’où viennent leurs violences, d’où vient ma violence. J’essaie juste de me comprendre. »

 

La voleuse

Daria Colonna, Poètes de brousse, Montréal, 2021, 256 pages

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