«J’ai échappé mon coeur dans ta bouche»: Tinder est brisé

Parfois au «je», parfois au «tu», l’auteur Samuel Larochelle alterne l’espoir et l’épuisement, la félicité et la frustration. Mais toujours, il revient à l’amour.
Photo: Sandra Larochelle Parfois au «je», parfois au «tu», l’auteur Samuel Larochelle alterne l’espoir et l’épuisement, la félicité et la frustration. Mais toujours, il revient à l’amour.

Samuel Larochelle cherche l’amour, le grand, celui qui durera longtemps, plus longtemps encore que l’engagement le plus sérieux de sa vie : avoir passé 17 ans à écouter Dre Grey, leçons d’anatomie.

Mais « y a personne pour venir me chercher à l’aéroport / avec mon nom écrit au crayon-feutre sur un carton ». « Y a personne pour passer une heure à fouiller / avant de trouver un film semi-bon sur Netflix. » Y a personne.

Il y a toutefois sa plume, celle qui habituellement signe des articles et des romans. Celle qui, dans J’ai échappé mon cœur dans ta bouche, dresse, poème après poème, le portrait de celui qu’il est. De ses désirs, de ses déceptions, de ses défauts. « Mon ventre est une bibliothèque. » « Noël dans la famille. » « Objectivement. »

L’Abitibien de naissance et Montréalais d’adoption raconte l’intimidation de son enfance, cette douleur encore si vive qu’elle peut être réveillée par un toucher malencontreusement placé. Il se souvient de son rêve d’imiter Isabelle-Brasseur-et-Lloyd-Eisler. Des livres qui sauvent de la peine.

Entre une chanson de Patrick Watson et une autre de Céline, il parcourt la ville, évitant le plus possible les croissants empoisonnés comme les rapports toxiques, même si les seconds sont nettement plus fréquents que les premiers.

Autoproclamé « analphabète de la réalité », Samuel dit sa terreur de recevoir des textos marqués « Sa va ? ». Un oubli de cédille lui fait bien plus peur que d’enfourcher son vélo au milieu de la nuit, dans la pluie, pour aller à la rencontre de celui qui, peut-être, lui apportera ce « doux » qu’il poursuit ardemment.

Philippe / Parents

L’omniprésence des applications de rencontres, comme celle de ses questionnements, côtoie ses appels à « être vrais ». « Exposons nos cicatrices/ Piétinons nos blessures jusqu’à ne plus avoir mal. »

Dans ses poèmes, cette vulnérabilité décortiquée ne semble ni feinte, ni affichée, ni calculée. Elle implique de tout exposer, le moche comme le magnifique, le triste comme le tragique. Sa finesse comme ses faiblesses.

Il avoue ainsi envier les hommes moins jolis que lui qui sont en couple. Plus loin, il se confesse d’inventer des métiers passionnants à ses amants qui n’en ont pas. Là où d’autres écrivains se présenteraient comme des êtres dénués de rancune, Samuel souhaite « juste du malheur » à son ex et à son ex-ex qui l’ont trahi. Pas envie d’être gentil.

Ses mots coulent, actuels, rythmés, imagés, dévastateurs parfois. Comme ce « meurtrier de son célibat » qui s’enlèvera plus tard la vie.

Entre deux scènes qui chamboulent, il allège l’atmosphère en soulignant sa nostalgie d’homme né en 1986 : « J’ai déjà connu dix numéros de téléphone par cœur. »

Il partage aussi ses conseils pour réussir un égoportrait érotique (Numéro dix : « Ne jamais envoyer un sexto sans avoir vérifié trois fois que tu n’as pas confondu “Parents” et “Philippe Parent” »).

Parfois au « je », parfois au « tu », il alterne l’espoir et l’épuisement, la félicité et la frustration. Mais toujours, il revient à l’amour. « Sept jours après le début de nous. » « Sept mois avec toi. » « Sept mois avant la fin. » Jusqu’au confinement. Une histoire sur pause. Ou le début d’une nouvelle ?

J’ai échappé mon coeur dans ta bouche

★★★★

Samuel Larochelle, Stanké, Montréal, 2021, 192 pages

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