«Le dernier été en ville»: un chef d'oeuvre de mélancolie romaine

Dans le roman de Gianfranco Calligarich, chaque mot y est à sa place, soufflé d’une voix juste, ronde et profonde qui vient magnifier cette histoire d’une lutte sans merci entre un homme et une ville.
Photo: Gallimard Dans le roman de Gianfranco Calligarich, chaque mot y est à sa place, soufflé d’une voix juste, ronde et profonde qui vient magnifier cette histoire d’une lutte sans merci entre un homme et une ville.

C’est un roman crépusculaire et fulgurant, un classique instantané plusieurs fois perdu et enfin retrouvé de la littérature italienne. Dérive à la fois sentimentale, existentielle et géographique, Le dernier été en ville, de Gianfranco Calligarich, est une petite bombe de perfection et de mélancolie urbaine. Attention, chef-d’œuvre.

Devant ce récit à la première personne légèrement amer, traversé d’ironie et de désenchantement, on éprouve le silence assourdissant des chaudes soirées d’été à Rome, lui qui nous montre sans fard « les escaliers éblouissants, les fontaines tapageuses, les temples en ruine et le silence nocturne des dieux révoqués ». Tout le roman est une déclaration d’amour aigre-douce à Rome, celle des années 1960, où se mêlaient encore, dans les restaurants de la belle Piazza Navona, arrivistes sans-le-sou, parvenus et aristocrates déchus.

Originaire de Milan, le narrateur, Leo Gazzarra, 30 ans, n’appartient à aucune de ces catégories. Il n’a ni port ni destination. Dans la foulée du bref miracle économique italien, Leo a été un temps correspondant à Rome d’une revue médico-littéraire de Milan, pour laquelle il écrivait parfois, raconte-t-il, « des articles très réfléchis et mal payés ». Puis il va s’essayer sans succès — ou sans volonté — à la télévision, avant qu’un ami le fasse entrer au Corriere dello Sport, où il retapait mécaniquement des dépêches.

Il boit un peu trop — et un peu trop souvent —, il le sait. Il maîtrise aussi deux arts à la perfection : se taire et s’adapter aux situations. Comme lorsqu’un couple d’amis parti tenter sa chance au Mexique laisse les clés de son appartement en lui vendant sa vieille et crachoteuse Alfa Romeo. Plus qu’heureux de quitter l’hôtel miteux où il logeait, il s’y installe avec ses deux valises remplies à craquer de livres — parmi lesquels se trouve une édition de poche jaunie de Gatsby le magnifique, de Francis Scott Fitzgerald.

Au cours d’une soirée chez des amis, Leo va faire la rencontre d’Arianna, une étudiante en architecture aux longs cheveux noirs, très belle, oisive et un peu perdue, qui habite à Rome chez sa sœur. Rencontre un peu magique et début d’une lutte amoureuse aussi silencieuse que crève-cœur. La « beauté douloureuse » de la jeune femme lui rappelle sa jeunesse finie et son manque d’ambition. Et malgré des jours radieux et quelques nuits trop courtes, de part et d’autre les mots « amour » ne seront pas prononcés.

Comme dans un film de Fellini ou de Sorrentino, Rome y est l’un des principaux personnages. Vaste, organique, éternelle et immuable, indifférente aux joies comme aux malheurs des hommes, la ville dilapide son passé trop riche aux passants : « De grandes lézardes sillonnaient les murs des bâtisses, les crépis se détachaient et, en marchant dans les rues, on pouvait voir à travers les fenêtres les plafonds historiés partir en miettes. » Un peu comme le cœur de Leo Gazzarra.

On y fait aussi le portrait subtil d’une époque — celle de l’après-guerre en Italie —, et comme le dira à Leo son meilleur ami, ils appartiennent à une espèce disparue. Fils tous les deux « d’hommes détruits ou destructeurs » revenus diminués de la Seconde Guerre mondiale, ils sont nés alors que l’Europe mettait au point « sa tentative de suicide la plus lucide, soigneuse et définitive ». C’est le fil à la patte invisible qui les retient au sol.

Né en 1947, toujours en vie, Gianfranco Calligarich a longtemps été journaliste et scénariste pour le cinéma et la télévision. Le dernier été en ville, le tout premier de ses six romans, est paru pour la première fois en Italie en 1973 et est en cours de traduction dans une vingtaine de langues.

Cinquante ans plus tard, avec son style intemporel et lumineux, le roman ne semble pas avoir pris une ride. Avec une maîtrise parfaite, l’écrivain italien y a multiplié les images fortes.

Chaque mot y est à sa place, soufflé d’une voix juste, ronde et profonde qui vient magnifier cette histoire d’une lutte sans merci entre un homme et une ville, entre les éléments et les sentiments, entre la soif et la sécheresse, entre les mots et le silence.

En refermant cet immense roman, après avoir absorbé le coup au ventre, on n’a qu’une idée, celle de le relire. Pour faire durer la magie et pour comprendre comment c’est fait.

Pas bouger


Le colibri
★★★ 1/2
Sandro Veronesi, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, Grasset, Paris, 2021, 384 pages
 

Quand le psychanalyste de sa femme, contre toutes les règles de déontologie, vient l’avertir qu’il court un grave danger — et qu’elle est aussi enceinte d’un autre —, Marco Carrera, un ophtalmologiste florentin installé à Rome, tombe des nues. À le croire, rien ne l’avait préparé à ça, surtout pas la relation « pure parce que platonique » qu’il entretient avec une autre femme depuis des années. Cécité et immobilisme au menu. Un peu comme le colibri (un surnom qui le suit depuis l’adolescence en raison de sa petite taille à l’époque), capable de faire du sur-place presque sans bouger, l’homme a toujours cherché « à arrêter le monde et le temps » autour de lui. Prix Strega en 2020 — le Goncourt italien —, Le colibri, l’ambitieux et virevoltant 9e roman de l’Italien Sandro Veronesi (Chaos calme, Terres rares), entremêle récits, lettres, courriels, cartes postales et petits traités, bousculant aussi la chronologie à coups d’allers-retours entre différentes époques, depuis la naissance du protagoniste au début des années 1960 jusqu’à sa mort en 2030. Un beau roman d’amour et de résilience.

Le dernier été en ville

★★★★ 1/2

Gianfranco Calligarich, traduit de l’italien par Laura Brignon, Gallimard, Paris, 2021, 224 pages



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