La bêtise auscultée par le Dr Bérard

L’auteur Frédéric Bérard a produit une sorte d’album de notre famille de plus en plus dysfonctionnelle.
Pamela Lajeunesse L’auteur Frédéric Bérard a produit une sorte d’album de notre famille de plus en plus dysfonctionnelle.

Alors, Monsieur Frédéric Bérard, comment vous appelle-t-on professionnellement ? « Habituellement, on dit docteur en droit et politologue », répond à l’autre bout du sans-fil le principal intéressé sur un ton un tantinet désintéressé. « J’enseigne à l’Université de Montréal. J’ai enseigné à McGill et je vais peut-être y retourner. Je suis membre de la Fédération professionnelle des journalistes depuis deux ou trois ans. Alors, disons docteur en droit, c’est passe-partout et ça unifie pas mal de mes trucs. »

Avec ce diplôme très supérieur, une maîtrise en science politique et un postdoctorat en philosophie, Frédéric Bérard n’est pas vraiment de ces intellectuels qui gravitent en surnombre autour des salles de rédaction, ni ici ni ailleurs. Ce surdiplômé y passe un peu, parfois, passionnément, pour livrer des billets et participer à des débats.

« Je n’ai jamais été intéressé par un plan de carrière, poursuit-il. Pratiquer le droit à temps plein n’a jamais été l’épiphanie pour moi. Je suis arrivé aux médias par accident, quand Denis Lévesque m’a invité à son émission de LCN pour un débat sur la constitutionnalité de la loi 12, qui voulait réprimer les manifestations pendant le printemps étudiant de 2012. Partant de là, c’est devenu plus régulier. »

Leçons de base

Un troisième florilège de ses chroniques (additionnées de quelques inédits) vient de paraître aux Éditions Somme toute. Les plus fortes donnent encore des leçons de base sur des questions de droit. La proposition resucée pige dans une production à chaud, produite surtout pour le journal Métro pendant la pandémie, entre mai 2020 et février 2021.

L’auteur est joint dans Lanaudière, où il a écrit tous les textes du livre. « Quand la pandémie a été déclarée en mars 2020, j’ai mis les deux chiens dans le char avec des livres et j’ai dit merci bonsoir. Je ne reviens à Montréal que très peu. » De là, il a produit une sorte d’album de notre famille de plus en plus dysfonctionnelle. « Chaque texte est comme une photo qui éclaire un problème ponctuel tout en offrant, avec le recul, une perspective, une espèce de trame », explique le tireur de portraits de groupe.

Laquelle ? « La trame, c’est que le populisme a gangrené l’Occident, assez rapidement, notamment avec l’aide des médias sociaux. La situation a vite dégénéré. On l’a vu avec la présidence de Trump. » Le titre de l’album de famille fait référence plutôt à la bêtise à partir d’une citation de Camus. Albert, pas Renaud : « La bêtise insiste toujours », dit l’extrait du roman La peste (1947) qui ajoute : « On s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. »

Deux chiens dans le char

En parlant de bêtise, il l’écrit et il le redit franchement, il pense surtout aux complotistes qui foisonnent maintenant partout. « La pandémie a révélé une fracture immense dans nos sociétés avec une partie de la population qui sombre maintenant dans l’irrationnel en mettant la démocratie en péril. On se doutait bien que quelque chose ne tournait pas rond. Mais à ce point ? Que des gens croient si facilement et en si grand nombre aux bêtises sur la 5G, que le virus n’existe pas, que Justin Trudeau est un pédosataniste, ça me dépasse. »

La trame, c’est que le populisme a gangrené l’Occident, assez rapidement, notamment avec l’aide des médias sociaux. La situation a vite dégénéré. On l’a vu avec la présidence de Trump.

Frédéric Bérard se lance à chaud dans une nouvelle tirade en rappelant la manifestation anti-mesures sanitaires du 1er mai devant le Stade olympique, transformé en centre de vaccination. « En 2012, on balançait les étudiants dans le panier à salade. Aujourd’hui, on laisse 30 000 personnes bloquer l’accès à la vaccination pour des revendications d’une débilité assez rare, sans respecter la distanciation physique, sans porter le masque, et les policiers n’ont rien fait. » Les textes décortiquent donc cette bêtise présumée en croissance et très nuisible dans le combat contre la pandémie, mais aussi contre les changements climatiques. Parfois, dans ses chroniques, Frédéric Bérard s’interroge poliment en se mêlant au groupe (par exemple en se demandant s’il doit lui aussi aller télétravailler dans le Sud). D’autres fois, il sort la cognée et tape dans le tas.

Une des chroniques les plus féroces, en forme de lettre ouverte, s’en prend à Richard Martineau, chroniqueur des plateformes de Québecor. « Richard Martineau est un drop-out du cégep et, apparemment, il a le droit de donner son opinion sur tout et sur rien et souvent sur ce qu’il ne comprend pas », ajoute Frédécic Bérard en entrevue.

Plusieurs chroniques traitant de sujets comme le déboulonnage des statues ou le racisme systémique ne laissent aucun doute sur ses positions idéologico-politiques. Cela fait-il pour autant de lui un petit lapin woke ?

« J’ai critiqué le mouvement woke. Il y a eu des dérapages. Je continue de dénoncer la forme. Reste que sur le fond, je vais toujours me sentir davantage près de quelqu’un qui veut lutter contre le racisme que de quelqu’un qui veut lui trouver des excuses. C’est un peu manichéen, je sais. Mais quand on raconte que le problème de notre société c’est le racisme anti-Blancs, c’est de la connerie pure. Ce concept qui n’a aucune valeur sociologique est né en France autour de l’extrême droite. On importe cette manipulation idéologique ici, alors que le concept de racisme systémique, qui est valable sociologiquement et très simple à comprendre, est rejeté. C’est du délire et encore de la bêtise. »

La bêtise insiste toujours. Chroniques sur la duplicité, le nombrilisme et autres ignominies

Frédéric Bérard, Éditions Somme toute, Montréal, 2021, 142 pages



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