Essais - Ivan Illich, le survivant

Vedette internationale de la contestation dans la première moitié des années soixante-dix, pourfendeur de l'école et de la médecine, héraut de la convivialité, Ivan Illich a cessé mystérieusement de faire parler de lui en 1976, si bien que certains ont cru qu'il était mort. Que faisait-il donc? En toute lucidité, il écrivait, en latin s'il vous plaît, des lettres à ses amis du Moyen Âge, en particulier au théologien et philosophe Hughes de Saint-Victor qui avait rendu l'âme en 1141...

C'est ce que nous apprennent Jean Robert et Valentine Borremans dans la préface du premier volume des Îuvres complètes d'Illich, en précisant que ce penseur très original, mort en 2002, a, durant la dernière période de sa vie, écrit également des livres importants comme Le Genre vernaculaire (1983) et Du lisible au visible (1991). Si le tome I des Îuvres complètes rassemble les ouvrages les plus connus d'Illich (Libérer l'avenir, Une société sans école, Énergie et équité, La Convivialité et Némésis médicale), son livre inédit sur le déclin de la sensibilité humaine, publié en même temps, nous dévoile les réflexions ultimes de l'anarchiste évangélique.

Un anarchiste évangélique, voilà en effet comment nous apparaît, dans La Perte des sens, celui qui, ordonné prêtre en 1951, se veut paradoxalement un catholique traditionnel. Convaincu que Jésus, contempteur de l'argent et du pouvoir, est «un sauveur anarchiste», Illich voit «une subversion de l'Évangile» dans l'«idéologie» du christianisme, ce système aride, vieilli, hostile à toute mystique.

Mais il ne se soucie pas seulement de nos liens avec l'invisible, il tient aussi à discipliner nos sens que la superficialité du monde actuel a rendus, selon lui, paresseux et engourdis. Il déclare dans une de ces belles phrases à l'emporte-pièce dont il a le secret: «Je plaide pour une renaissance des pratiques ascétiques, pour maintenir vivants nos sens, dans les terres dévastées par le show, au milieu des informations écrasantes, des conseils à perpétuité, du diagnostic intensif, de la gestion thérapeutique, de l'invasion des conseillers, des soins terminaux, de la vitesse qui coupe le souffle.»

Dans les années soixante, au moment où Illich oeuvrait en Amérique latine et y stigmatisait l'impérialisme américain, sa vision d'une Église plus prophétique qu'institutionnelle inquiétait Rome. Déçu par l'incompréhension du Saint-Siège, il s'est lui-même imposé une sanction: il n'exercera plus le ministère sacerdotal, mais ne renoncera pas officiellement à l'état ecclésiastique...

Pousser le paradoxe à l'extrême sans tomber dans la contradiction, tel était l'idéal de l'anarchiste qui, dès 1956, avait eu droit au titre de monseigneur en plus de devenir vice-recteur de l'université catholique de Porto Rico. Dire qu'Illich verra dans l'enseignement et dans l'ensemble du processus civilisateur la désincarnation de l'être humain! Mais, encore là, nulle contradiction. Pour Illich, l'anarchisme n'est pas une doctrine de pure destruction, mais un tâtonnement, un questionnement. Se rendre compte que le progrès social devient contre-productif le jour où il s'éloigne du but humain qui était le sien, c'est, comme le rappelle le premier volume des Îuvres complètes, préparer le triomphe de la sensibilité et du bon sens en ramenant l'évolution à l'échelle humaine.

Quand il traite de la désincarnation de l'homme par la société, Illich sait physiquement de quoi il parle. Il est né à Vienne, en 1926, d'un père issu de la haute société autrichienne et d'une mère d'ascendance juive. Bien qu'il fût catholique, il était à demi juif aux yeux des racistes hitlériens. «L'exil du corps hors de la trame de l'histoire, je l'ai vécu à l'âge de douze ans», écrit-il dans La Perte des sens en se souvenant de l'annexion de l'Autriche au Reich en 1938. Cette expérience lui inspire une affirmation renversante: «Le génocide et le génome humain, la mort des forêts et l'hydroponie, la greffe cardiaque et le médicide remboursé par la sécurité sociale sont aussi insipides, inodores, impalpables et désincarnés les uns que les autres.»

En tant que survivant, en 1992, de la première génération dans l'histoire de l'humanité à avoir vu le progrès comme un besoin et non plus comme un cheminement, Illich, même s'il a échappé à l'horreur des camps de concentration, se souvient d'avoir senti qu'on avait créé Auschwitz au nom du progrès et de la science. Pour lui, il n'y a pas de frontière entre l'insensibilité d'un monde fanatisé qui minimise l'extermination de millions de personnes et celle d'un monde inconscient qui occulte l'agonie de la nature. En faisant de sa vie même son enseignement ultime, Ivan Illich efface ce qu'il y avait de naïf et de fumeux dans la notion de convivialité pour opposer à la standardisation le seul défaut technologique du monde: ce qui lui reste de beauté.

ÎUVRES COMPLÈTES, VOL. 1

Ivan Illich, Fayard

Paris, 2004, 792 pages

LA PERTE DES SENS

Ivan Illich, Fayard

Paris, 2004, 360 pages