Essai québécois - L'autre Maria Chapdelaine

Quand on aime un roman, est-il nécessaire — est-ce même une bonne idée? — de faire la lumière sur la réalité qui l'a inspiré? J'aime, par exemple, Maria Chapdelaine 1 , que je tiens pour un des chefs-d'oeuvre de notre littérature. Je sais que c'est un court séjour à Péribonka qui a incité Louis Hémon à l'écrire. Le ton de ce roman est si juste, l'esprit qui s'en dégage est si authentique qu'on ne peut que conclure à la puissante capacité d'observation et à la grande qualité d'écrivain de Louis Hémon.

Le journaliste français, il l'avait écrit, était fasciné par le peuple canadien-français: «Sa force de résistance à tout changement — aussi bien à ceux qui américanisent qu'à ceux qui anglicisent — est telle qu'elle se maintient intacte et pure de génération en génération.» Cette image d'Épinal, il la reproduira en puissance dans son grand roman, mais en y ajoutant la touche d'humanité qui transforme une thèse romancée en véritable oeuvre littéraire. Je sais ça, je connais l'histoire du Québec, je relis Maria et c'est bien assez. La magie de l'expérience littéraire fait le reste.

Mais si, me titille-t-on, on poussait l'investigation paratextuelle plus loin? Y eut-il, par exemple, une vraie Maria, et de vrais Eutrope et Lorenzo, dont se serait inspiré le romancier? Le savoir n'ajouterait-il pas une touche de réalisme à l'oeuvre, en plus de satisfaire cette fascination contemporaine pour les faits vécus? Le romancier Jean-Charles Harvey, qui s'est un peu mêlé de cette affaire en 1929, faisait dire à un quidam: «Quand nous lisons le roman de Maria, nous nous formons de cette jeune fille une image que nous croyons vraie et qui s'incruste en nous avec tout son charme. Nous n'aimons pas voir cette image sacrée confrontée avec la réalité, car nous éprouvons, dans cette vision trop matérielle, un désenchantement qui nous fait mal.» C'est naïf, mais clair et plutôt juste, et cela pourrait suffire à fermer le dossier.

Dans le cas particulier de Maria Chapdelaine, toutefois, les choses ne se sont pas déroulées ainsi et Marcelle Racine, que cette saga a fascinée, a choisi de refaire le parcours de celle que ce roman et sa réception ont transformée en une Maria Chapdelaine de la vie.

Éva Bouchard: la légende de Maria Chapdelaine se présente comme un roman, mais il s'agit, en fait, d'une biographie romancée ou d'un récit biographique visant à rendre justice à une femme dont la vie a été bouleversée par la publication du roman de Louis Hémon. Éva Bouchard, jeune institutrice de Péribonka au début du siècle, n'avait rien demandé et l'écrivain français ne pouvait imaginer la suite des événements. La première, pourtant, est devenue, vers 1917, pour des milliers de Québécois, la «vraie» Maria. C'est sa vie que raconte le gros «roman» de Marcelle Racine.

Maria au couvent

En 1912, Hémon le voyageur débarque à Péribonka et s'installe dans la ferme de Samuel Bédard, beau-frère et voisin d'Éva, pour quelques mois. Il contribue aux travaux quotidiens et, dans ses temps libres, il écrit. Sa correspondance, croit-on. Peu de temps après avoir quitté la région, Hémon meurt à Chapleau, en Ontario, frappé par un train. En 1914, le quotidien français Le Temps publie son Maria Chapdelaine en feuilleton. À Péribonka, on ne lit pas cette feuille. À Ottawa, toutefois, si, et l'écrivain Louvigny de Montigny découvre l'existence de l'oeuvre. Il entreprend alors des démarches pour la faire publier au Québec, ce qui sera fait en 1916.

Éva Bouchard, pendant ce temps, est entrée au couvent. En 1917, Péribonka est sous le choc: le voyageur français, vient-on d'y apprendre, écrivait, lors de son passage, un livre... sur eux! Certains, évidemment, en sont flattés, mais d'autres s'offusquent: l'étranger les espionnait afin de les ridiculiser dans une oeuvre. Et voilà que les journalistes — que voulez-vous, c'est leur lot — débarquent, en quête des modèles vivants dont se serait inspiré le romancier. Au couvent, Éva aurait pu éviter la tempête, mais elle n'y est plus.

Maître d'oeuvre de tout ce branle-bas médiatique, le journaliste et écrivain Damase Potvin lance des hypothèses: Eutrope Gagnon, c'est Eutrope Gaudreault; Lorenzo Surprenant, c'est Édouard Bédard; François Paradis est une variation d'Auguste Lemieux; le père et la mère Chapdelaine ont été inspirés par Samuel Bédard et sa femme, les hôtes d'Hémon, et Maria, c'est... Éva Bouchard! N'a-t-elle pas, en effet, été courtisée par les deux premiers de la liste et ne récite-t-elle pas, ainsi qu'Hémon en a été informé, mille Ave chaque veille de Noël?

Pendant plusieurs années, Éva Bouchard, qui en viendra à détester les journalistes qui la poursuivent, refusera catégoriquement le rôle d'emprunt qu'on lui impose. Le succès du roman, ici comme en France, accentuera toutefois la pression sur elle et elle finira par céder, en 1926, en fondant la maison Louis-Hémon à Péribonka. Elle sera, dorénavant, Éva Bouchard-Maria Chapdelaine.

Tout est bien qui finit bien? Pas vraiment. Elle résistait, on insistait. Elle cède, et voilà que Damase Potvin l'accuse de supercherie. Elle ne serait pas, finalement, la vraie Maria. Il mettra même la romancière française Marie Le Franc dans le coup. Jean-Charles Harvey, quant à lui, ira jusqu'à parler de profanation. Éva Bouchard, pourtant, sans être dupe de la situation, n'en démordra plus et se prêtera au jeu des conférences et de la représentation, même s'il lui en coûtera souvent.

Tout ça, d'une certaine manière, est passionnant. Même si l'on refuse d'entrer dans l'inutile jeu de la confrontation littérature-réalité, le roman de Marcelle Racine conserve son intérêt puisque, au fond, il raconte autre chose, c'est-à-dire la vie d'Éva Bouchard, qui fut à la fois victime et bénéficiaire de ce jeu.

Sur le plan littéraire, toutefois, Éva Bouchard: la légende de Maria Chapdelaine présente des faiblesses. L'ensemble, d'abord, manque nettement d'intensité. Les événements rapportés intéressent mais ne saisissent jamais, ce qu'aurait pourtant dû permettre le choix de la forme romanesque. Des personnages attachants, par exemple, y meurent dans de tristes conditions (tuberculose), mais ces drames ne parviennent que rarement à émouvoir. Trop de dialogues donnent dans la redondance et ne font qu'étirer une sauce déjà longue. Aussi, les clichés sur le travail de l'écrivain, les bons habitants, les femmes, les journalistes et les politiciens abondent.

Éva Bouchard, Marcelle Racine parvient à nous en convaincre, méritait qu'on lui dresse ce sympathique monument littéraire. Deux cents pages bien ramassées, dans le genre de la collection «Les grandes figures» chez XYZ, auraient toutefois suffi à cette tâche.

louiscornellier@parroinfo.net

1. Signalons que plusieurs éditeurs québécois proposent, souvent à prix très doux, des éditions de ce grand classique qu'est le Maria Chapdelaine de Louis Hémon.