Dictionnaires - Le dépanneur de phrases

Vous êtes là, vaguement fébrile, à rédiger le texte qui vous conduira un jour au Nobel de littérature lorsque soudain, au détour d'une virgule, surgit le trou. Vous cherchez le mot. Non, pas celui-là, l'autre, qui signifie à peu près la même chose mais pas tout à fait, le mot qui donnera du rythme, de l'allant et une sonorité sans pareille à votre pièce d'anthologie.

Or ne craignez plus, bonnes gens coincés, car un dépanneur veille sur vous. Il s'appelle Henri Bertaud du Chazaud, il est lexicographe, il est «arrivé à 86 ans en bon état», et il vient de passer les trente-cinq dernières années de sa vie à mettre en forme le plus imposant recueil de synonymes jamais constitué. Encore aujourd'hui, il traque les mots comme d'autres le gibier pour s'en faire un festin, notant tous ceux qu'il découvre dans un calepin, sur un ticket de métro, sur un carton d'allumettes. Le résultat de ce travail de moine, confiait-il sans fausse modestie lors de son récent passage à Montréal, est un dictionnaire qui a été qualifié de «révolutionnaire» et qui, on le constate effectivement à l'usage, permet de sauver un temps fou lorsque l'inspiration vient à manquer.

Tout commence à la fin des années 1960 lorsque, prof à Nanterre, Bertaud du Chazaud accepte, pour de banals motifs «alimentaires», de s'attaquer à la confection d'un dictionnaire (il a joué à pile ou face avec un collègue, et il a tiré les synonymes). L'ouvrage original, réédité à quelques reprises, donnera toutefois à son auteur le goût d'aller plus loin. De dépasser les normes traditionnelles du dictionnaire analogique pour créer un outil où l'utilisateur «doit pouvoir trouver tout de suite ce qu'il cherche». Ainsi naîtra l'imposante entreprise. «J'allais aux enterrements, mais je laissais ma femme aller seule aux baptêmes et aux mariages, rigole Bertaud du Chazaud. Les gens ne demandaient pas où j'étais. Ils disaient: "Ah! il est occupé à son dictionnaire"...»

Le produit de ce long labeur, le Dictionnaire de synonymes et mots de sens voisin, ce sont 60 000 entrées et plus d'un million de mots répertoriés. Particularités: dans tous les cas, les synonymes évoqués sont de même nature grammaticale que le mot en entrée (noms avec nom, verbes avec verbe, etc., ce qui permet de les substituer directement dans la phrase), et les vocables retenus sont beaucoup plus nombreux — le mot sexe, par exemple, compte près de 400 équivalents. Une catégorisation des termes a également été effectuée, qui les classe selon qu'ils font partie du vocabulaire archaïque, technique, familier, argotique, et ainsi de suite.

Henri Bertaud du Chazaud se dit lui-même «brocanteur des mots». Il lui arrive d'en sauver qui étaient condamnés à l'oubli. Les critères qui président à ses choix? Non, messieurs dames, surtout pas la reconnaissance officielle d'un mot par l'Académie française, qui a pourtant déjà salué son travail. Plutôt, la fréquence d'utilisation d'un mot, mais aussi son esthétique, son euphonie, son caractère pittoresque, sa puissance d'évocation. (Tiens, à l'entrée journaliste, on retrouve notamment, rayon péjoratif, articlier, bobardier, égoutier, feuilliste, figarotier, folliculaire, fouille-merde, journaleux, libelliste, lignard, paparazzi, pisse-copie, posticheur, rubricard et tartineur.)

Un bouquin dans lequel on se perd et on trouve avec autant de bonheur.