Roman Québécois - Trente et un récits signés France Ducasse

«Un petit garçon s'étonne de voir quelqu'un photographier le ciel. Il dit: "Le ciel est partout." Il dit: "Les mamans qui sont mortes, leurs enfants ils ne les reverront plus jamais?" Les mères mortes quand elles sont mortes tout à fait mortes elles sont partout», lui répond la narratrice de La mort ne tue personne.

Conte à la fois poétique et philosophique, le septième ouvrage de fiction de France Ducasse parle de la mort liée à notre humaine condition et des petites morts que sont les ruptures, les séparations et les détachements. Dans une prose où se mêlent le réalisme et le merveilleux, l'auteure suit les méandres des deuils jusqu'à la remontée vers la lumière. Évoquant les arbres qui meurent debout, l'écrivaine remplace le «m» du mot mort par un «f» et relève ses personnages. Ne cherchez pas dans ce livre une vision fataliste de la mort. Dans les trente et un récits brefs de ce recueil, la nouvelliste nous convie plutôt à une célébration de la vie.

Dans l'appartement de Dao, réfugié vietnamien, des marguerites aux tiges coupées flottent dans un grand vase à la surface de l'eau, comme des nénuphars. Après la mort de sa petite soeur «tombée du balcon, sans cri» et une déception amoureuse, Dao entre à l'abbaye et devient moine contemplatif.

Un verglas s'abat sur la région. Ce qui s'annonce comme un désastre écologique libère les moines du silence obligatoire, étouffant. Grâce à l'accueil d'étrangers sous leur toit, chacun renoue avec le monde extérieur. L'un s'approche d'un petit garçon qui pose des questions inlassablement: «S'il a créé le monde, qui l'a créé, lui, Dieu?» Le moine chef de choeur endort les petits avec La Mer de Trenet. Un autre laisse échapper le chant rauque des humiliations enfouies depuis son enfance.

Nous quittons le lieu cistercien pour faire la connaissance d'un couple. «À part s'aimer et se le dire jusqu'à ce que ça n'ait plus de sens», Éloi et Bérangère ne font rien d'autre. Un jour, Éloi, drôle d'oiseau et aventurier, quitte Bérangère pour d'autres horizons. La jeune femme continue de l'aimer «dans la ferveur ascétique de l'écriture».

Une vieille légende

Tous les matins, Judith et sa ribambelle d'enfants partent en promenade sur une plage de l'île d'Orléans. Il y a l'eau, le ciel et des rires. Dans les grandes mains, les petites mains s'abandonnent. Lorsque Judith y dépose des baisers, les enfants, pour les garder précieusement, «refusent de desserrer les poings». La mère les initie à la botanique. L'un d'entre eux lui demande «si quelqu'un, tout de même, ne se serait pas trompé en donnant des noms trop longs, trop lourds à certaines fleurs délicates». Le ciel n'est plus bleu mais le jour l'a été.

Voilà qu'un noyé dérive au gré des marées. Le tableau pourrait être morbide si la narratrice ne s'empressait d'inventer une existence à l'inconnu, de revisiter un pan d'histoire familiale et de tirer une vieille légende de l'oubli. Le noyé devient le marin d'Isabeau, l'amante éplorée de la chanson de folklore Isabeau s'y promène.

De retour à la maison, les anciennes gardiennes d'enfants tombent du ciel. Comme autrefois, Laetitia, celle qui oubliait de coucher les enfants, raconte une légende mexicaine, «la leyenda del Brahma». «Il fut un temps, dit-on, où les hommes étaient des dieux. Ambitieux et cruels, ils abusaient de leur puissance divine. Brahma en prit ombrage. Pour les punir, il fit en sorte que la divinité leur soit ravie et cachée en lieu sûr. C'est pourquoi, dit-on, l'homme explore en vain les éléments et les continents à la recherche de ce qui se trouve, en fait, caché au plus profond de lui-même.»

Chaque mot est une pierre

La mort ne tue personne s'ouvre sur un poème de Rilke. L'écrivain autrichien, veilleur de tous les horizons, n'a cessé à travers toute son oeuvre de rechercher la signification concrète de l'art et de la mort. Il cultivait un culte pour les objets, lesquels représentaient une sorte de talisman, une manière de correspondre avec quelque chose d'invisible, l'âme cachée de la matière.

Au printemps 1994, l'artiste René Derouin larguait dans le fleuve Saint-Laurent 19 000 figurines en souvenir de son père et d'un frère, tous les deux morts, noyés. Les textes et les images de cette aventure inouïe sont regroupés dans Ressac. De Migrations au Largage (Hexagone). Quelques années plus tard, une exposition, La Pêche miraculeuse, suivit celle de Migrations. Cette fois les figurines créées par des enfants sortaient du fleuve au lieu de s'y engloutir.

L'enfance est au coeur du dernier livre de France Ducasse comme de toute son oeuvre. Les enfants symbolisent la suite du monde, la vie. L'auteure médite le geste du sculpteur de Val-David et lui dédie la dernière histoire, celle d'un vieil excentrique sculpteur de statuettes. Quand son unique ami meurt noyé, il dépose ses personnages de glaise sur la plage. Ceux-ci sont emportés par la marée. «Disons que c'est un sacrifice comme au temps des Anciens pour honorer l'homme qui vit dans l'eau.»

La mort, sujet délicat et universel, source d'une angoisse inexplicable, il conviendrait de l'apprivoiser. C'est ce que suggère le vieux sculpteur au jeune Lucas, le fils du marin noyé. «Lucas pleurait en silence. À la rescousse, il appelait son papou-papa-père tel que son souvenir l'avait préservé, homme grand aux larges mains réconfortantes, et cette image enfin retrouvée du vivant le consola.»

S'il est vrai que la poésie invente son propre langage et exige une totale liberté d'esprit, La mort ne tue personne, riche en allégories et en subtilités allusives, est une invitation à nous défaire de nos habitudes de lecture. «Chaque mot est une pierre et sur cette pierre, il y a toutes les pierres, chaque phrase est un inukshuk sur le chemin qui nous mène, qui nous mène, qui sait où.» En langue inuktitut, inukshuk signifie figure de pierre. L'une de ses fonctions est de montrer aux voyageurs leur chemin. Si vous consentez à déchiffrer lentement ce recueil, alors peut-être serez-vous soulevé à demi sur votre chaise comme si un souffle léger vous emportait.