Et si la fatigue avait un sens?

L’anthropologue de la communication Romain Huët a analysé des pages et des pages de conversations entre les appelants et les bénévoles d’une association de lutte contre le suicide. Il en tire un livre et une conviction: il y a dans ces témoignages une dimension politique qu’on ne veut pas entendre.
Photo: Hannah Assouline L’anthropologue de la communication Romain Huët a analysé des pages et des pages de conversations entre les appelants et les bénévoles d’une association de lutte contre le suicide. Il en tire un livre et une conviction: il y a dans ces témoignages une dimension politique qu’on ne veut pas entendre.

Au téléphone, des milliers de voix anonymes chuchotent leurs rêves brisés, leurs couples déçus, leur travail invisible, leur problème de logement, de violence ou de drogue. À l’autre bout du fil, des bénévoles, tout aussi anonymes, écoutent patiemment leurs doléances.

Le malheur ne pavoise pas dans nos sociétés. Il s’énonce plutôt furtivement, à voix basse, à la faveur d’une relation de confiance, fût-elle anonyme.

Dans son essai De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l’épuisement quotidien, Romain Huët propose plutôt de donner un sens collectif à tous ces désespoirs individuels, à la « souffrance ordinaire ». Il suggère de s’en servir comme levier de changements sociaux, et propose le malheureux comme « figure moderne de la contestation ».

Huët base son plaidoyer sur le travail de bénévole écoutant qu’il a effectué, en France, au sein d’un organisme appelé là-bas Stop Suicide, « dont l’essentiel de l’activité est de proposer une écoute à distance au moyen du téléphone, d’un chat Internet et d’une messagerie électronique ».

Des dizaines de milliers de conversations

Le chercheur y a ensuite analysé des dizaines de milliers de conversations échangées entre 2008 et 2019. C’est la solitude qui arrive au premier rang des détresses quotidiennes. Elle prend par exemple la voix d’une femme qui téléphone régulièrement sans but précis, et parle de choses anodines (de la météo, de sa promenade) dans l’espoir un peu vain qu’une certaine « épaisseur relationnelle » se dessine finalement.

Une autre confie : « Je sens en moi tellement d’amour et d’affection à donner que j’en suis encombrée ». Au deuxième rang des motifs d’appels se trouvent justement les relations familiales et sentimentales, suivies des problèmes de suivis psychologiques et psychiatriques, et des problèmes liés au travail.

En renvoyant la personne à sa propre biographie et à ses propres ressources, on singularise le malheureux. Ce dont je m’aperçois, c’est qu’il y a quelque chose de commun à la souffrance, même si elle est aussi, évidemment, singulière.

Dans son livre, Romain Huët refuse d’emblée l’approche psychologisante, qui renvoie systématiquement le malheureux à lui-même et à son parcours biographique. « En renvoyant la personne à sa propre biographie et à ses propres ressources, on singularise le malheureux, dit-il en entrevue. Ce dont je m’aperçois, c’est qu’il y a quelque chose de commun à la souffrance, même si elle est aussi, évidemment, singulière. »

Il cherche également une solution plus sociologique à l’approche généralisée de la souffrance, qu’il aborde principalement par le biais des émotions. « Cette focalisation sur la dimension intime de la souffrance occulte le fait pourtant évident que la vie menée est constamment liée à autrui et au monde et que, dès lors, la souffrance vécue trouve également son origine en dehors de l’individu », écrit-il.

Sentiment d’être invisible

Dans la même veine, souligne-t-il, la sociologue Eva Illouz signait en 2020 l’essai La fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain sur les conséquences de la liberté sexuelle, après Pourquoi l’amour fait mal qui abordait les effets du capitalisme sur les sentiments. 

Huët note d’ailleurs que la souffrance amoureuse la plus vive, perçue à Stop Suicide, était davantage liée à l’indifférence d’un conjoint qu’à sa violence. La sensation d’être invisible, dans le couple comme dans un milieu de travail, est particulièrement douloureuse. Et la solitude racontée par les malheureux n’est pas toujours effective, c’est-à-dire que plusieurs se sentent profondément seuls au milieu d’un groupe. Pour Huët, les souffrances sont comme les lucioles évoquées par Pier Paolo Pasolini, rendues invisibles par un écran de télévision.

L’auteur cherche aussi à faire une « lecture politique » de la souffrance individuelle, même si les personnes qui expriment cette souffrance la placent rarement dans un contexte politique. Pour le chercheur, ces souffrances, même faiblement exprimées, « mettent en cause les normes communes ».

Or, la pandémie, avec son confinement aveugle et les répercussions qu’il suscite, a ceci de particulier qu’elle « rend visible l’épuisement collectif », et qu’elle pourrait, en ce sens, mettre à jour les véritables besoins des individus qui forment une société.

« On se rend compte de ce qui nous importe le plus, de ce qui est le plus important au niveau collectif », dit-il. Pour lui, l’espoir est lié au fait que les malheureux sont « en train de résister au présent », et que « la mise en avant de ces vies extrêmement tendues peut produire des étincelles d’utopie ».

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l’épuisement quotidien.

Romain Huët, Presses universitaires de France, Paris, 2021, 427 pages