Avec Jean-Philippe Baril Guérard, ce n’est pas parce qu’on rit que c’est drôle

Comme dans ses précédents livres, le romancier offre ici une mise en garde, en forme de gigantesque contre-exemple, contre les dangers de la tristesse, qui peut gangrener tout sur son passage si l’on refuse de la regarder en face.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Comme dans ses précédents livres, le romancier offre ici une mise en garde, en forme de gigantesque contre-exemple, contre les dangers de la tristesse, qui peut gangrener tout sur son passage si l’on refuse de la regarder en face.

Comme plusieurs comédiens, Jean-Philippe Baril Guérard a longtemps contemplé avec une légère condescendance le monde de l’humour québécois. « C’est assez standard, je pense, pour les gens qui étudient en théâtre, reconnaît-il en riant. On se pense plus cool qu’eux autres [les humoristes], mais cachée derrière tout ça, il y a de l’envie. Le luxe de répéter devant public, on serait prêt à vendre notre mère pour ça. »

Le problème, avec les préjugés, c’est qu’il leur arrive la plupart du temps de fondre sous la lumière de la réalité. En 2018, l’auteur de Royalaccepte d’assurer la mise en scène de trois galas Juste pour rire, notamment pour Les Denis Drolet et Laurent Paquin, « des gens qui ont une vraie démarche, une vraie réflexion, qui ne sont pas des épais ». Sa curiosité désormais chatouillée, il écrit et présente en 2019 un numéro sur la scène du comedy club Le Terminal, matériel de base d’un reportage de journalisme d’immersion publié entre les pages du magazine Nouveau Projet.

Si son quatrième roman est certes inspiré de cette démarche terrain, le personnage principal de Haute démolition n’est pourtant pas l’alter ego de Jean-Philippe Baril Guérard, mais bien un de ces « trous-de-cul » ou de ces « tas de marde » (pour reprendre des expressions chères à notre interlocuteur) auxquels il nous a habitués depuis Sports et divertissements en 2014, avec toujours ce même alliage de dérision archiacide et d’implacable lucidité.

Mais de toute son œuvre, peuplée de jeunes hommes et de jeunes femmes qui risquent quotidiennement la scoliose à force de se scruter le nombril, Raphaël Massicotte est à la fois celui pour lequel nous nourrirons le plus naturellement de la compassion, compte tenu de l’intimidation dont il a été victime au secondaire, et celui pour lequel nous nourrissons le plus naturellement du mépris, pour plein de raisons qui apparaîtront rapidement évidentes.

Jeune diplômé de l’École nationale de l’humour, Raph vit dans l’ombre de son ami et collègue Sam, qu’il jalouse avec ferveur (tout en faisant mine d’être fier de lui). Son coup de foudre pour Laurie, qui deviendra sa blonde et coautrice, le propulse vers les lucratifs sommets de l’industrie de la rigolade. De là à cautériser ses vieilles plaies, dans lesquelles il aime jouer ? Tout part en couille quand Laurie, qui narre tout le livre à la deuxième personne, à la manière d’un oracle lisant dans le futur, quitte ce grave carencé affectif qu’est Raph.

Son insatiable besoin de validation est-il un trait commun aux marchands de rire ? « Je sais qu’on l’a souvent dit, mais je pense que personne n’a conscience d’à quel point c’est effrayant d’être devant un public pour le faire rire », insiste Jean-Philippe. « Si tu vas quémander autant d’amour, c’est sûr que t’as quelque chose quelque part que t’essaies de combler. Il n’y a pas un être humain normalement constitué qui, juste pour se faire aimer, se soumettrait à ce stress-là. Ça explique peut-être que, dans le milieu, tout le monde est un petit peu weird. »

Tempête parfaite

Adulé de tout le Québec, roi du gala Les Olivier, chroniqueur vedette à la radio, Raph Massi se transformera instantanément, après s’être fait laisser, en une pure loque, crachant sa détresse sur son entourage, qui n’arrive ni à le contredire, ni à le ramener à la raison. « C’est une tempête parfaite », dit Jean-Philippe Baril Guérard au sujet de ce mélange d’argent, de pouvoir et d’hubris, mauvais conseiller de son exécrable d’humoriste fictif, qui n'appartient sans doute pas qu'à la fiction.

« Quand t’as du succès en humour, tout le monde te connaît et peu importe ce que tu fais, tout le monde t’écoute, ton opinion est validée. C’est ce qui m’amène à avoir de l’empathie pour les gens qui deviennent des trous-de-cul, parce que dans la vie, quand t’as atteint un certain niveau de notoriété, ce n’est plus dans l’intérêt de personne de te remettre à ta place. Quand une compagnie de production dépend de toi, ça se peut qu’il y ait des coups de pied au cul qui se perdent. Ça peut donner des gens juste désagréables ou, à l’extrême, des gens qui ont des comportements fuckin’ problématiques. »

Jean-Philippe Baril Guérard emploie le mot « empathie », certes, mais Haute démolition n’a rien, bien au contraire, d’un plaidoyer implorant la clémence envers les humoristes dénoncés à l’été 2020. Ces cas d’inconduites sexuelles, trame de fond de la dernière partie du roman, constituent plutôt ici un symbole parmi tant d’autres d’une forme d’impunité permettant à des monstres en puissance d’étendre leur petit empire de terreur. Un cocktail d’ego et d’orgueil souvent fertilisé par de la bière et de la drogue.

Dans une scène troublante ou hilarante, Baril Guérard entraîne Massidans le bureau d’une médecin, qui s’enquiert de sa consommation d’alcool (trois à cinq pintes par soir) et lui suggère la désintox. Sa réplique : « Je suis humoriste, madame. Ça fait partie de ma job. »

« Je connais beaucoup de gens qui ont une consommation problématique et qui ne sont pas problématiques, observe l’écrivain, mais je pense quand même que quelqu’un qui a une propension à avoir des comportements de marde va être plus en mesure de se contrôler s’il n’est pas saoul. »

Puis, cette petite confidence : « Quand j’ai fait du stand-up au Terminal, ça faisait un an que j’avais arrêté de boire. Mais avant la soirée, je me suis dit : “C’est pas vrai que je monte sur scène à jeun”, à cause du stress. Je le comprends un peu que des humoristes se soignent les nerfs avec de l’alcool. »

Roman d’amour

Au-delà de son fascinant décor, Haute démolition est en son essence un roman d’amour comme il en existe peu, en ce qu’il cartographie avec une douloureuse précision la psyché de quelqu’un souffrant violemment d’avoir été quitté. Si bien que la sympathie que nous inspire d’abord Raph Massi tourne à la pitié, puis à l’impatience, alors que l’humoriste s’accroche à ce délétère sentiment d’avoir été le dindon d’une grosse blague, dont il doit se venger en entraînant les autres dans la fange de son misérabilisme.

Jean-Philippe Baril Guérard évoque une rupture « épouvantable » vécue en 2014. « Je m’haïssais parce que même après deux ans, c’était encore ingérable. Croiser mon ex, entendre son nom, ça pouvait me plonger longtemps dans un état de dépression. Et à un moment donné, je me suis fait dire par des amis : “Là, ça va faire, faut que t’en reviennes. Tu ne fais plus pitié. C’est une affaire que tout le monde vit.” Et je me suis trouvé faible de ne pas avoir la capacité de maîtriser mes sentiments. Je m’en suis beaucoup voulu. »

Comme dans ses précédents livres, le romancier offre ici une mise en garde, en forme de gigantesque contre-exemple, contre les dangers de la tristesse, qui peut gangrener tout sur son passage si l’on refuse de la regarder en face. « Je me demande à quel point, dans un break up, l’impression que tu souffres te donne l’impression d’avoir raison. Ça peut engendrer des façons de penser, des comportements super problématiques. Faut se méfier de ça. C’est un peu la racine de la rage de l’incel : t’as l’impression que parce que t’es rejeté, ça te donne le droit d’être en furie contre le monde. » Alors qu’il est toujours plus sage d’apprendre à en rire.

 

Haute démolition

Jean-Philippe Baril Guérard, Éditions de Ta Mère, Montréal, 2021, 360 pages. En librairie le 18 mai.

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