«Les chiens de Pasvik», «Sans la peau» et «La longue marche des Navajos»: payer cher

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Pas vraiment évident de partager une frontière avec la Russie ; les éleveurs de rennes samis habitant l’extrême nord de la péninsule scandinave le savent fort bien. Dans la région du parc frontalier de Pasvik, par exemple, là où la Finlande, la Norvège et la Russie se rejoignent, c’est un véritable casse-tête puisque les troupeaux connaissent plutôt mal les frontières modernes. Même qu’ils les traversent régulièrement dans tous les sens quand la neige les y invite…

Voilà le cadre général dans lequel se déroule Les chiens de Pasvik, le quatrième chapitre des aventures de la Police des rennes. Olivier Truc ramène ici les enquêteurs Klemet et Nina, même si cette dernière travaille maintenant pour un autre service ; ils tentent d’élucider ensemble une ténébreuse affaire. Il y est question de meutes de chiens sauvages s’attaquant aux troupeaux, de transgression des frontières avec la Russie, de sanguinaires parties de chasse… et d’une véritable arnaque en voie de réalisation.

L’affaire est trop complexe pour la résumer en quelques lignes, mais elle met en scène un Russe magouilleur trempant dans des affaires louches, Oleg Gretchko, et Piera Kyrö, un éleveur sami établi près de Kirkenes en Finlande. Comme son beau-père disparu en Russie il y a longtemps, Kyrö rêve d’effacement des frontières et pense d’abord aux lichens que ses rennes ne peuvent plus brouter depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’histoire de cette région bordant la mer de Barents est étonnamment tumultueuse et ce récit aux personnages marquants souligne d’abord à quel point la survie de la culture samie comme de l’élevage est profondément menacée.

Le principal intérêt du roman repose sur la profonde connaissance de ce milieu qu’Olivier Truc fréquente depuis des décennies. Sa description des paysages comme des mœurs de la région, sa perception de l’histoire et des conflits qui animent ce coin perdu sont incarnées dans des personnages forts et crédibles portés par une écriture au souffle puissant. Tout cela fait de cette histoire le volet le plus réussi, jusqu’ici, des enquêtes de la Police des rennes.

Et encore des Russes…

Steve Laflamme ne laisse personne indifférent, tout comme son personnage central, Xavier Martel, ex-inspecteur de la SQ devenu détective privé. Sans la peau est sa troisième enquête et, surprise, on l’y retrouve engagé par la GRC pour se « renseigner discrètement » sur le parrain de la mafia russe de Montréal. Tout cela survient presque à point nommé puisque la SQ continue d’enquêter sur Martel, qu’elle croit lié à la disparition d’un mafieux québécois s’étant attaqué à la mère du détective…

L’intrigue n’est pas simple : on soupçonne les Russes de vouloir introduire en Amérique une drogue plus néfaste que le fentanyl, le Krokodil, qui transforme ses usagers en épaves à la peau écaillée. Martel est chargé, donc, d’établir un lien concret entre Seva Ivanov, le patron de la mafia russe, et ce produit. Son enquête minutieuse l’amènera à découvrir le pot aux roses — et même la serre au grand complet ! — tout en dévoilant une histoire de vengeance reposant sur un sinistre trafic. En passant, Martel démasquera aussi une taupe qui permet à la mafia de prévoir tous les coups et il constatera enfin que la SQ n’a surtout pas abandonné son enquête sur lui et qu’il devra assumer ses actes…

Comme à l’habitude, le texte de Laflamme roule sur les chapeaux de roue, tout aussi prenant que sanguinolent, même si ses personnages sont souvent si typés qu’ils frôlent la caricature. Il y a aussi qu’on peut désormais conclure après trois enquêtes que le désespoir presque élégant de Xavier Martel ne réussit pas à en faire un héros auquel on s’attache. C’est un être amer, profondément mal dans sa peau, et la perte de ses repères habituels ne l’aidera probablement pas à s’en sortir.

Ici, tout se conclura au milieu de la toundra dans une furieuse apothéose de neige, de tonneaux d’hémoglobine et de plomb en rafale comme on en voit rarement de ce côté-ci de la frontière ou de l’océan. Tac tac tac tac tac tac tac tac…

Au pays du soleil

Anne Hillerman ne chôme pas depuis qu’elle a entrepris de succéder à son célèbre père, Tony, en reprenant les aventures de Joe Leaphorn, le policier navajo. La longue marche des Navajos est déjà sa troisième histoire traduite en français, et deux autres (Cave of Bones, Stargazer) attendent de l’être.

Ici, Leaphorn s’est suffisamment remis de sa blessure à la tête (voir La fille de femme-araignée chez le même éditeur) pour enquêter en tant que détective privé sur la disparition d’objets précieux (bijoux, tissages, etc.) envoyés à la bibliothèque de la réserve. On suivra en fait deux affaires se croisant en de multiples endroits : celle des objets disparus sur laquelle travaille Leaphorn et une autre impliquant le meurtre d’un indic du FBI menée par Chee et Bernie, les deux officiers navajos qui ont succédé au vieil enquêteur.

Plus le mystère s’épaissit et plus Hillerman nous fait plonger dans le quotidien et dans l’histoire de la petite communauté : le lecteur est ainsi amené à pénétrer peu à peu dans un monde autre rythmé par la lenteur et la contemplation. L’affaire des objets disparus, par exemple, lui fournit l’occasion de revenir sur le douloureux épisode de la Longue marche du retour des Navajos vers leurs terres après une captivité humiliante. Et sur certains éléments qui ne veulent plus rien savoir du passé…

On sort de ce livre comme on sort d’un envoûtement, assommé par le soleil et la vision des montagnes, pénétré par ce paysage incomparable avec lequel les Navajos vivent en une sorte de complicité de tous les instants. Malgré un ton un peu didactique — que l’on ne sentait pas vraiment chez son père —, Anne Hillerman parvient à nous captiver et à nous faire croire aux deux enquêtes fertiles en rebondissements. Tout cela grâce à ses personnages attachants, à son sens de l’observation et à son style enveloppant (pour ne pas dire hypnotique) fort bien rendu par la traduction. Il faut d’ailleurs vite traduire ses deux autres livres avant que quelqu’un se mette à crier à l’appropriation culturelle…

Les chiens de Pasvik | ★★★ ​1/2 | Olivier Truc, Métailié, Paris, 2021, 432 pages // Sans la peau | ★★★ | Steve Laflamme, Éditions de L’Homme « Thriller », Montréal, 2021, 350 pages /// La longue marche des Navajos | ★★★ | Anne Hillerman, traduit de l’anglais par Pierre Bondil, Rivages « Noir », Paris, 2021, 416 pages