La mère courage d’Édouard Louis

Édouard Louis a choisi de transformer sa propre vie en arme.
Arnaud Delrue Édouard Louis a choisi de transformer sa propre vie en arme.

On l’a connu avec En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014), dans lequel l’écrivain faisait à 21 ans le récit de son enfance douloureuse dans un village de Picardie, près d’Amiens, dans le nord de la France. Il y racontait l’expérience de son homosexualité dans un milieu très populaire, gangrené par l’alcool et le chômage, ses efforts pour s’émanciper.

Un récit d’apprentissage puissant et courageux dans lequel Eddy Bellegueule, devenu écrivain sous le nom d’Édouard Louis, rapportait et dénonçait la misère économique, morale et intellectuelle du monde dont il est issu.

Dans un tel contexte, son parcours scolaire est une sorte de petit miracle, lui qui est diplômé en sociologie de la prestigieuse École normale supérieure à Paris et qui est un disciple fervent de la pensée du sociologue Pierre Bourdieu, dont l’œuvre a sans relâche cherché à dévoiler les mécanismes de reproductions sociales.

Puis, nouveau coup d’éclat en 2016 avec Histoire de la violence, adapté au théâtre et traduit dans plusieurs langues, dans lequel Édouard Louis faisait le récit du viol et de la tentative d’homicide qu’il a subis la nuit de Noël 2012, à la suite d’une rencontre dans la rue avec un jeune sans-papiers algérien. Après avoir porté plainte contre son agresseur, il avait plus tard espéré un non-lieu, opposé par principe à l’emprisonnement.

Deux ans plus tard, accusateur, l’écrivain tentait, avec Qui a tué mon père, de « restituer » la vie de son père, victime à l’âge de 35 ans d’un accident du travail à l’usine, racontant sur fond de sa masculinité toxique leur relation distante, son alcoolisme et son obésité, ses problèmes chroniques de santé et ses démêlés avec l’administration française. En finir avec Eddy Bellegueule et Qui a tué mon père, apprenait-on début 2021, ont tous deux été scénarisés pour Netflix par le réalisateur britannique James Ivory (Chambre avec vue, Les vestiges du jour).

Un portrait de femme

Transfuge de classe qui écrit sur sa propre expérience, dans la foulée d’Annie Ernaux ou du philosophe et militant gai Didier Eribon (Retour à Reims, 2009), lui-même « miraculé scolaire » et dont l’écrivain est aujourd’hui très proche — En finir avec Eddy Bellegueule lui était dédié —, il est devenu en France l’une des figures de la gauche radicale.

Édouard Louis a choisi de transformer sa propre vie en arme, explique-t-il, afin de confronter et de remettre en question la violence sociale contre les « dominés ». Et certains, qui n’ont peut-être pas tort, l’accusent d’instrumentaliser les membres de sa famille.

Si le père d’Édouard Louis semble être devenu une sorte de mort-vivant, sa mère, en revanche, a connu une forme de résurrection. Ce dont témoigne son nouveau livre, Combats et métamorphoses d’une femme, dans lequel l’écrivain essaie « d’expliquer et de comprendre » la vie de cette mère de cinq enfants, femme au foyer depuis l’âge de 18 ans, dont l’existence se résume à « une succession de tragédies et de privations ».

À 45 ans, elle a fini par trouver le courage de quitter le père d’Édouard Louis, a changé de nom, rencontré un autre homme et déménagé chez lui à Paris — un homme dont elle continue de dépendre. Elle a changé, raconte-t-il, et peut-être est-elle heureuse. Mère et fils se voient un après-midi tous les mois ou tous les deux mois.

Un récit plutôt décousu dans lequel son fils, Édouard Louis, « l’enfant dissident, monstrueux », raconte les « vingt années de sa vie mutilées et presque détruites par la violence masculine et la misère », dans un village où, écrit-il, les rôles étaient distribués à l’avance : « les hommes buvaient et les femmes essayaient d’empêcher leur mari de boire ».

Passant indistinctement du « je » au « tu », se répétant et revendiquant le droit de se répéter, maniant le pathos sans subtilité, Édouard Louis reprend et isole certaines de ses phrases en italiques à la façon de slogans — pour être bien certain que le lecteur comprenne.

Plus court et moins convaincant que ses livres précédents, Combats et métamorphoses d’une femme donne l’impression d’une matière et d’un procédé qui s’essoufflent.

Une conception de l’art radicale

Radicale, sa conception de la littérature l’est tout autant. À qui veut l’entendre, l’écrivain répète qu’il ne fait pas de littérature. Flirtant plutôt avec le manifeste politique, il n’hésite pas à dire, parlant de sa mère, qu’« ils ont construit ce qu’ils appellent littérature contre les vies et les corps comme le sien ». Écrire sur lui, sur son père ou sur la vie de cette femme, estime-t-il, « c’est écrire contre la littérature ».

Une position qu’il précise un peu dans Dialogue sur l’art et la politique, petit livre d’entretiens avec le cinéaste social-réaliste britannique de 84 ans Ken Loach (Land and Freedom, Le vent se lève), mise à l’écrit d’un épisode de l’émission Studio B diffusée en décembre 2019 sur Al Jazeera.

Une rencontre qui laisse voir, sans surprises, de réelles affinités entre les deux hommes. Qui a tué mon père, révèle Édouard Louis, a été écrit en partie sous l’influence de Moi, Daniel Blake (2016), film de Ken Loach dans lequel un homme, après un accident cardiaque, est harcelé par l’administration anglaise pour retourner au travail en dépit de l’avis des médecins.

Pour l’écrivain, « soit vous mourrez de faim, soit vous mourrez au travail, comme si l’alternative pour les dominés était celle-ci : mourir ou mourir ». Ken Loach ajoutant : « Qui aurait pu imaginer que, dans des sociétés aussi riches que les nôtres, la faim puisse toujours être utilisée comme une arme ? »

« Les progressistes doivent remettre en question la culture et son système, estime Édouard Louis, sortir des discours naïfs sur la culture « qui nous réunit », qui nous « ouvre les yeux », qui nous « grandit », etc. La définition de la culture — la culture légitime —, c’est avant tout l’écart violent entre ceux qui y ont accès et ceux qui n’y ont pas accès… »

À ses yeux, « [l]’art se fait dans une forme de colère contre l’art, et pas quand il sert d’instrument de contentement de soi pour les classes dominantes ». Il doit chercher à rendre le monde insupportable, en montrant à quel point le monde l’est dans la réalité.

À l’heure des nouveaux médias et de l’information permanente, il n’est plus temps de montrer — car on peut désormais tout voir et en tout temps —, mais de réclamer des comptes.

Et pour secouer le refus de voir ou l’indifférence du public, Édouard Louis revendique une esthétique de la « confrontation ».

Combats et métamorphoses d’une femme | ★★★ | Édouard Louis, Seuil, Paris, 2021, 128 pages // Dialogue sur l’art et la politique | ★★★ ​1/2 | Édouard Louis et Ken Loach, Presses universitaires de France, Paris, 2021, 84 pages

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