Négligées par l’Histoire

La romancière Alexandra Lapierre a trouvé en Belle Greene (1883-1950) un personnage des plus romanesques.
Photo: Library of Congress, Washington, D.C. La romancière Alexandra Lapierre a trouvé en Belle Greene (1883-1950) un personnage des plus romanesques.

« Quand J.P. Morgan revint au mois d’août, il trouva son cercle d’amis complètement conquis. En Belle da Costa Greene, il possédait une merveille. Un prodige d’intelligence et de charme.

Leurs épouses et leurs filles partageaient un jugement plus nuancé.

D’où sortait ce prodige, comme l’appelaient ces messieurs ? De quel milieu ? De quel univers ? »

Passionnée par les femmes au destin exceptionnel absentes des livres d’histoire, la romancière Alexandra Lapierre (Fanny Stevenson, Artemisia) a trouvé en Belle Greene (1883-1950) un personnage des plus romanesques. Première femme à diriger la Morgan Library, cette bibliothécaire autodidacte d’une remarquable érudition n’avait pas son pareil pour négocier l’achat de livres rares et de manuscrits.

D’une grande beauté et d’un goût raffiné (« Ce n’est pas parce que vous avez fait de moi une bibliothécaire que je dois m’habiller comme une bibliothécaire ! »), Belle Greene évoluait avec aisance dans un monde dominé par les hommes, sortait tous les soirs au restaurant ou au théâtre, multipliait les prétendants.

Or, cette femme libre en apparence cachait un terrible secret : malgré son teint mat et ses yeux verts, elle était d’afro-descendance. C’est-à-dire noire, selon la règle de la goutte unique, laquelle, jusqu’en 1964, privait les Noirs et les Métis du droit de vote et d’égalité civique.

Colossal et dense

Fruit de trois ans de recherches, Belle Greene s’avère une colossale et dense biographie fourmillant de détails, des plus anecdotiques aux plus importants, sur les amitiés et les relations de cette femme qui n’aurait jamais cru passer à la postérité. Ayant épluché la volumineuse correspondance de son héroïne, Alexandra Lapierre n’a voulu abandonner aucun élément en cours d’écriture. À tel point que l’ensemble verse parfois dans l’aride leçon de bibliothéconomie, le « name droping » et la « chick lit » en costumes.

À la fois déchirante saga familiale, haletant roman historique sur fond de ségrégation raciale et inspirant roman d’apprentissage, Belle Greene captive autant par sa riche description d’époque que par sa vivante illustration des mœurs. À travers l’éblouissante figure de Belle, qui lutta à ses risques et périls contre les préjugés à l’endroit de son sexe et de son peuple, la romancière esquisse le tableau d’une Amérique déjà en pleine crise identitaire. « Malheureusement, aucun document ne permet de savoir ce qui se passa exactement le 18 septembre 1931 au deuxième étage de Prinzregentenplatz 16. […] Par chance, il existe la littérature. Quelqu’un a dit qu’écrire un roman, c’est raconter un mensonge pour faire émerger la vérité. »

C’est ce parti pris qu’a adopté Fabiano Massimi, bibliothécaire et traducteur qui signe L’ange de Munich, son premier roman, pour lever le voile sur les circonstances entourant l’apparent suicide d’Angela Raubal, 23 ans, d’une balle d’un pistolet Walther. L’arme trouvée à côté du cadavre appartenait à nul autre qu’à l’oncle et tuteur légal de la jeune femme, Adolf Hitler.

Enquête bâclée, photographies disparues en fumée, dépouille enterrée à la hâte, témoignages contradictoires : plusieurs éléments indiquent que si Sauer et Forster, noms des véritables inspecteurs que le romancier imagine en un pittoresque tandem dépareillé, avaient pu enquêter librement, l’Histoire se serait écrite autrement… Pour ce palpitant thriller historique campé en pleine ascension du fascisme, Fabiano Massimi reconstitue minutieusement le puzzle à l’aide de morceaux glanés patiemment au cours de ses recherches et d’éléments hypothétiques.

Si l’époque dépeinte donne déjà froid dans le dos, Massimi introduit dans le récit d’incontournables personnages historiques qui y ajoutent une dimension anxiogène, parmi lesquels Hitler, avec son « regard aussi dur et translucide que du diamant », ainsi que Himmler et son « sourire plus faux qu’un billet de trois marks ».

Le romancier se plaît aussi à épaissir le mystère et le climat de paranoïa à l’aide de scènes oniriques, d’apparitions de sosie et de personnages aux contours flous, de secrets honteux que l’on menace de déterrer et de laconiques messages que l’on retrouve près de cadavres… Détentrice de la vérité, la défunte Angela hante le lecteur autant que les personnages.

Best-seller au Canada anglais, Auprès des jumelles Dionne, de Shelley Wood, nous ramène dans une petite ville de l’Ontario, Corbeil, le 28 mai 1934, jour de la naissance des tristement célèbres quintuplées Dionne : « il est presque impossible d’imaginer ce que vous avez dû endurer et mes efforts, j’en suis sûre, ne sont pas à la hauteur ».

Ponctué de vrais et faux articles de journaux, le récit nous est raconté par l’entremise du journal intime d’un personnage fictif, Emma Trimpany, 17 ans, qui assiste à la naissance des petites Annette, Cécile, Émilie, Marie et Yvonne, et fera partie de l’équipe d’infirmières pendant les cinq premières années de leur vie.

S’attachant à ce que la vérité autour du cercle médiatique et de l’exploitation éhontée dont furent victimes les fillettes ne soit pas oubliée, soulignant au passage les rivalités entre Canadiens français et anglais, l’autrice trace un portrait plutôt nuancé, pour ne pas dire bienveillant, du docteur Allan Dafoe.

Sage décision

Il en est tout autrement lorsqu’elle met en scène les parents des quintuplées, Elzire et Oliva, dont la physionomie et le tempérament sont décrits de manière peu flatteuse.

Bien qu’elle rende compte du poids des démêlés juridiques à propos de la garde des enfants, des contrats publicitaires, des droits pour le cinéma, de l’implication du gouvernement provincial et de l’engouement de la presse et du public pour la famille, qui comptait en tout 10 enfants, Shelley Wood préfère rester du côté de l’infirmerie. Et c’est sans doute une sage décision de sa part.

Ainsi vécu de l’intérieur, le drame de ces sœurs devenues des célébrités à leur corps défendant, exhibées comme des bêtes de foire, privées d’intimité, n’en paraît que plus révoltant.

Belle Greene | ★★★★ | Alexandra Lapierre, Flammarion, Paris, 2021, 538 pages // L’ange de Munich | ★★★ ​1/2 | Fabiano Massimi, traduit de l’italien par Laura Brighton, Albin Michel, Paris, 2021, 560 pages /// Auprès des jumelles Dionne | ★★★ ​1/2 | Shelley Wood, traduit de l’anglais (Canada) par Sophie Cardinal-Corriveau, Hurtubise, Montréal, 2021, 474 pages

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