Le «cocooning» extrême comme refuge

La vie quotidienne de 2021 ressemble étonnamment à celle décrite en 1909 par l’écrivain Edward Morgan Forster, dan<i>s La machine s’arrête</i>, rappelle Vincent Cocquebert, dans son dernier livre <i>La civilisation du cocon,</i>paru aux éditions Arkhê.
Photo: Carole Favero La vie quotidienne de 2021 ressemble étonnamment à celle décrite en 1909 par l’écrivain Edward Morgan Forster, dans La machine s’arrête, rappelle Vincent Cocquebert, dans son dernier livre La civilisation du cocon,paru aux éditions Arkhê.

Télétravail, communications en ligne, production culturelle épurée, sexe édulcoré ou absent, relations humaines rares, boulot-dodo sans métro : la vie quotidienne de 2021 ressemble étonnamment à celle décrite en 1909 par l’écrivain Edward Morgan Forster, dans La machine s’arrête, rappelle Vincent Cocquebert, dans son dernier livre La civilisation du cocon, paru aux éditions Arkhê.

Hantés par une peur diffuse, parfois sans fondements réels, l’homme et la femme modernes se recroquevillaient déjà, bien avant la crise de la COVID-19 et son confinement obligatoire, dans un cocon tissé de plus en plus serré, remarque-t-il.

À preuve, ces safe spaces, ou ces zones désignées où se regroupent, par exemple, les personnes s’identifiant au même groupe sexué ou à un même groupe religieux, ou les personnes partageant simplement les mêmes idéaux, écrit Vincent Cocquebert. Dans ce monde hypertechnologique où il suffit souvent d’appuyer sur un bouton pour faire taire la voix de l’autre, la tentation d’une reproduction du même est peut-être décuplée.

Phénomène d’époque

En entrevue, Vincent Cocquebertexplique qu’il a voulu explorer « le phénomène d’époque de cette demande de confort et de sécurité, ce fantasme de vivre dans un espace physique et psychologique où on ne serait jamais heurté ».

Il relève d’ailleurs que plusieurs personnes ont, dans cette optique, dit apprécier les contraintes du confinement lié à la COVID-19. « Le confinement est le meilleur moment de ma vie », disait une journaliste, citée par Vincent Cocquebert, à VICE, en mars 2020.

Citant d’abondantes sources, Vincent Cocquebert explore les manifestations les plus diverses de ce besoin extrême de sécurité des temps modernes. Il cite par exemple l’émergence, depuis 2016, des « sensitivity readers », ces « lecteurs spécialisés dans les problématiques raciales ou de genre, chargés de passer au scanner les manuscrits des auteurs pour y déceler des maladresses et autres contenus problématiques ou stéréotypés ». Ou encore le fait que les adolescents se sentent de moins en moins en rupture idéologique avec leur famille, et que la jeunesse française, selon une enquête menée auprès d’eux en 2018, « plutôt que de s’affirmer dans des sports à risque ou des pratiques transgressives, bricole son identité bien au chaud sous la couette, son mobile à la main ».

À titre d’exemple, l’auteur mentionne le déclin des boîtes de nuit, qui en ont aussi pris pour leur rhume avec le couvre-feu et autres mesures sanitaires liées à la pandémie. Et que le nombre et la précocité des rapports sexuels des jeunes ont chuté par rapport à leurs aînés. Cocquebert évoque d’ailleurs des « cuddles parties », des soirées où [on imagine que c’était avant la pandémie], on se fait des câlins entre inconnus dans un espace sécurisé mais où tout contact sexuel est proscrit. Vincent Cocquebert va jusqu’à parler d’« obsolescence des relations humaines ».

En entrevue, Vincent Cocquebert, 38 ans, reconnaît que ses propres tendances au repli sur soi l’ont poussé à mener cette enquête et à écrire ce livre. Et qu’il peut se reconnaître dans cette tendance à penser qu’il est « plus valorisant » de passer le week-end seul chez soi à rattraper des séries télévisées qu’à sortir en boîte.

Risquophobie

Remontant le fil du temps, Vincent Cocquebert situe autour des années 1980 le déclin de la figure de l’aventurier dans la société occidentale. C’est d’ailleurs à cette époque que la futurologue Faith Popcorn inventait le germe « cocooning ».

« On reproche beaucoup à la nouvelle génération d’être fragile, de vouloir se réfugier dans des safe spaces, de ne pas vouloir affronter la réalité, d’être hypersensible, mais je me suis mis à détricoter cette idée en essayant de comprendre à partir de quand était venu ce trait de caractère dans lequel je pouvais me reconnaître. C’est beaucoup plus un phénomène d’époque qu’un phénomène de génération », dit Cocquebert.

Si le principe de la caisse des assurances, créée pour pallier les risques de la vie, existe depuis l’Antiquité, la risquophobie s’intensifie, quant à elle, depuis quelques décennies.

« La risquophobie, cette peur du risque et cette aversion au risque, c’est un peu la suite d’une modernité dont on s’est rendu compte qu’elle pouvait générer des nouveaux périls industriels et environnementaux », dit-il. Or, paradoxalement, la décennie des années 1990 valorise la réussite individuelle et financière et la prise de risque dans la vie professionnelle. Exclus de la course, ceux qui n’ont pas accès à ces promesses se tournent vers le retour au confort du foyer, maison de banlieue et cabane dans le jardin à la clé.

Il cite l’exemple, plus radical, de l’hikikomori, qui signifie « se cloîtrer » en japonais, ce phénomène de retrait social à domicile, observé au Japon à partir de la crise économique des années 1980, qui continue de prendre de l’ampleur aujourd’hui. En France, les néo-ermites, ou NEET (pour not in education, employment or training ), se chiffreraient à un peu moins de 500 000 et, écrit Cocquebert, « développent une forme de culture commune pétrie de défiance, voire de mépris envers l’extérieur, d’échanges sur leur mode de vie indoor, mais aussi d’entraide économique ».

La risquophobie, cette peur du risque et cette aversion au risque, c’est un peu la suite d’une modernité dont on s’est rendu compte qu’elle pouvait générer des nouveaux périls industriels et environnementaux.

 

Dans ce contexte, la santé a graduellement remplacé le salut religieux comme objectif de vie, même chez les plus jeunes, constate-t-il.

Reste à voir si l’humain post-pandémie acceptera de surmonter ses anxiétés, de retourner rencontrer l’autre et de créer une société de l’avenir. « Je ne pense pas qu’un nouveau collectif va émerger après la pandémie. Je pense plutôt que cela va radicaliser les postures, positives et négatives, existantes », dit l’auteur.

La civilisation du cocon

Vincent Cocquebert, éditions Arkhê, Paris, 2020, 163 pages

Une vision d’avenir

On ne sait pas si Steve Jobs ou Jeff Bezos ont lu le livre La machine s’arrête, publié par l’écrivain britannique Edward M. Forster en 1909. Mais Edward Forster a, lui, vu venir, un siècle avant l’heure, l’invention de l’ordinateur, du commerce en ligne, de Facebook et de la télémédecine, et le phénomène du repli sur soi qu’ils occasionnent. Dans cette nouvelle, que les éditions L’échappée ont rééditée en français avec justesse en 2020, une mère communique avec son fils rebelle, qui vit à l’autre bout de la terre, par écran interposé. Dans ce monde apocalyptique où la Machine est toute-puissante, tout se commande et se traite à distance, au bout d’un bouton, dans le confort d’une chambre. Les contacts humains par le toucher comme les voyages sont découragés, et les humains qui doivent sortir de leur refuge souterrain doivent d’équiper d’un respirateur adapté. Jusqu’à ce que la machine s’arrête…