«Où suis-je?»: vive le masque rassembleur !

Bruno Latour, dans son essai, acclame le triomphe presque instantané de l’unité du genre humain sur les stériles divisions identitaires.
Photo: Josep Lago Agence France-Presse Bruno Latour, dans son essai, acclame le triomphe presque instantané de l’unité du genre humain sur les stériles divisions identitaires.

La crise sanitaire mondiale de la COVID-19 et le confinement auquel elle a donné lieu poussent Bruno Latour à déceler, derrière eux, « l’irruption d’une crise cosmologique ». Pour le sociologue français, le confinement actualise l’audacieuse thèse, élaborée en 1960-1970 par le climatologue britannique James Lovelock : « La Terre est un être vivant. » Leconfinement préparerait alors notre lutte contre le réchauffement climatique.

Écrit, comme Latour le reconnaît, « dans le style d’un conte philosophique », son essai Où suis-je ? et le sous-titre « Leçons du confinement à l’usage des terrestres » ne manquent pas de surprendre et parfois dedécontenancer. Pour montrer que, d’après Lovelock et la biologiste américaine Lynn Margulis, collaboratrice de celui-ci, il ne s’agit plus de la simple planète Terre, mais d’un système dynamique autorégulé en harmonie avec la vie, l’essayiste français fait de « Terre » un nom propre.

Latour l’écrit sans l’article et l’identifie à Gaïa, personnification féminine de la Terre dans la mythologie grecque. Pour lui, les « terrestres » (mot qu’il substitue au terme traditionnel « terriens ») n’habitent pas sur la Terre, « mais avec Terre ou Gaïa, noms propres ». Ce maniérisme pourrait agacer le lectorat au lieu d’éclairer de nouveaux concepts scientifiques, pourtant utiles pour enrayer la COVID-19 et surtout le réchauffement climatique, danger planétaire immensément plus grave.

Extrait d’« Où suis-je ? »

Faire l’apprentissage du confinement, c’est essayer d’en tirer les leçons pour la suite, comme si la COVID pouvait servir de préparation, de répétition générale, pour quand nous serons de nouveau confinés par une autre panique devant une autre menace.

En approfondissant et en humanisant les données scientifiques, souvent arides à première vue, le confinement, comme si de rien n’était, rassemblerait l’humanité plus vite et mieux que les grandes religions traditionnelles ou que leurs versions sécularisées, parexemple le marxisme et même la démocratie. Voilà l’idée originale, fécondemais un peu échevelée que propose l’intuitif Latour.

L’essayiste acclame le triomphe presque instantané de l’unité du genre humain sur les stériles divisions identitaires. Il résume : « Célébrons l’expérience d’une pandémie qui nous fait réaliser aussi littéralement, en gardant nos distances d’un mètre et en nous obligeant à porter des masques, à quel point l’individu distinct était une illusion. »

Parmi les illusions perdues, Latour inclut, en particulier, celle de la suprématie de l’argent. À cause du confinement, explique-t-il, « l’économie peut devenir enfin superficielle » en perdant ses privilèges afin de se soumettre, pour une question de vie ou de mort, aux exigences sanitaires.

S’ajoute à ce bienfait la réhabilitation des métiers « essentiels » que « l’on avait tendance à mépriser » : ceux qu’exercent livreurs, ambulanciers… Et surtout, conclut Latour, des décisions politiques s’harmonisent, pour une fois, avec la science. Ce qui est de bon augure pour prévenir la catastrophe climatique, tragédie dont la COVID-19 apparaît comme un avertissement.

 

Où suis-je ? Leçons du confinement à l'usage des terrestres

★★★

Bruno Latour, Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, 2021, 190 pages