Un passeur des lettres québécoises s’éteint

En tant que réalisateur puis chef des services culturels à Radio- Canada, où il a oeuvré durant 34 ans, Jean-Guy Pilon contribua aussi à donner une visibilité aux écrivains.
Photo: Kéro En tant que réalisateur puis chef des services culturels à Radio- Canada, où il a oeuvré durant 34 ans, Jean-Guy Pilon contribua aussi à donner une visibilité aux écrivains.

Jean-Guy Pilon, pilier de la vie littéraire québécoise depuis quelque 50 ans, est décédé dans la nuit du 27 au 28 avril. Il avait 91 ans. Poète, porteur des éditions de l’Hexagone, cofondateur des revues Liberté — qu’il a dirigée jusqu’en 1980 — et Les Écrits, c’est comme passeur et noueur d’amitiés qu’il reste ancré dans les mémoires.

« Ça tient à sa personnalité, à sa nature même », croit la poète Hélène Dorion, qui considérait M. Pilon comme un père spirituel. « Il était excessivement humble. Il a accordé plus d’importance aux lieux qu’il a fondés pour les autres et à leurs pensées qu’à sa propre poésie. » Son œuvre de 1954 à 1977 est réunie dans Comme eau retenue, chez Typo. « C’est la profondeur humaine qui m’a interpellée d’abord dans ses poèmes », se remémore Mme Dorion.

« Jean-Guy Pilon savait travailler dans l’ombre ou dans les coulisses », écrivait jeudi l’Académie des lettres du Québec, rendant hommage à celui qui l’aura présidée de 1982 à 1996. Très présent aux éditions de poésie l’Hexagone, auprès d’un Gaston Miron qui retient le gros de l’attention, M. Pilon a autant porté le sort de la maison sur ses épaules, poursuit l’Académie, « notamment grâce aux liens [qu’il] avait su établir avec les milieux français de la poésie, et en particulier avec le poète René Char, dont il avait obtenu la permission de baptiser du titre d’un de ses recueils importants la nouvelle collection de poésie créée à l’Hexagone, Les Matinaux. »

Le recueil de M. Pilon Les cloîtres de l’été (1954) a d’ailleurs été préfacé par René Char. La publication du recueil aurait même été retardée parce que la préface de M. Char tardait à être livrée, selon l’historien de la littérature Jonathan Livernois.

Nourriture et nourriture littéraire

« Quand je suis allée en Europe pour la première fois, on me parlait de lui, se souvient Mme Dorion. Il a créé des passerelles entre les écrivains québécois et étrangers. » Entre autres en présidant la Rencontre québécoise internationale des écrivains pendant 25 ans, à l’époque où celle-ci, dans les Laurentides, est le détour obligé des idées bouillonnantes.

« Il se demandait toujours comment lier deux écrivains, se rappelle Hélène Dorion, comment les faire parler pour que leurs regards ensemble passent sur le monde. Il comprenait très bien comment la parole des écrivains peut peser dans la vie sociale et dans la société. » En tant que réalisateur puis chef des services culturels à Radio-Canada, où il a œuvré durant 34 ans, il contribua aussi à donner une visibilité aux écrivains. « C’est l’époque où Radio-Canada, la littérature et l’Office national du film du Canada agissent en vases communicants », contextualise M. Livernois.

Il n’a fallu qu’un peu de pain sur nos langues sèches

Il n’a fallu qu’un soupir vers le lendemain fertile

Pour comprendre la fin et le risque fragile

Pour comprendre les cendres amassées de la nuit.

 

« Dans sa maison de la côte Saint-Antoine, qu’il habitait depuis 1969, est passée toute une communauté d’écrivains », se souvient Hélène Dorion. « De toutes tendances, de toutes générations. Il mettait les livres de tout le monde sur la table, et la nourriture. La littérature a beau être un travail solitaire, elle existe aussi dans ces liens-là, où on se nourrit de la parole de l’autre et de rencontres. Il mettait ça en place avec une grande bienveillance. »

Pour l’Académie des lettres, « sa poésie ignorait les coups d’éclat et les envolées rhétoriques : il écrivait dans la justesse et la justice, dans la vérité des choses et des êtres. “Croire en ce pays comme au travail de ses mains”, a-t-il écrit dans Recours au pays : ce vers dit à lui seul combien même le politique, chez lui, se fondait sur un vif sentiment physique de l’œuvre, sur le don de soi et la proximité du monde réel ».

« Il fait partie des racines de la vie littéraire québécoise, celles qui nourrissent les arbres qui poussent encore aujourd’hui et qui ne savent peut-être pas eux-mêmes ces racines-là », a ajouté Hélène Dorion.

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