Comme un «bad trip» de bouffe pour Fanie Demeule

Fanie Demeule était fascinée par le phénomène en tant que tel, mais aussi par «ce que le
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Fanie Demeule était fascinée par le phénomène en tant que tel, mais aussi par «ce que le "mukbang" dit de notre présent et de cet attrait collectif pour l’excessif, pour le trop, pour la surenchère».

Vous cliquez sur une vidéo, qui vous mène à une autre vidéo, qui vous mène à une autre vidéo. Puis, soudainement, dans une sorte de stupeur propre à trop d’heures devant l’écran, vous ne savez plus tout à fait ce que vous avez sous les yeux. C’est de cette manière — « la fameuse colonne de droite sur YouTube ! » — que Fanie Demeule est un jour aspirée par le proverbial terrier de lapin (le rabbit hole !) des mukbangs, ces capsules étranges et étrangement banales dans lesquelles des gens se filment pendant qu’ils mangent.

Cette tendance, née en Corée du Sud au tournant des années 2010, aurait agi comme un salutaire succédané de réelle présence humaine pour bien des esseulés, mais elle tournera aussi à l’escalade à cause de l’enchantement morbide généré par des mukbangeurs ingérant des quantités orgiaques de nourriture — toujours plus de nourriture ! — donnant à certaines performances les allures d’un bad trip de bouffe.

Fanie Demeule consacrera donc des heures et des heures non seulement à visionner des mukbangs, mais également à lire les commentaires de leurs adeptes. « J’étais fascinée par le phénomène en tant que tel, se souvient-elle, mais aussi par ce que le mukbang dit de notre présent et de cet attrait collectif pour l’excessif, pour le trop, pour la surenchère. Le mukbang, pour moi, est devenu métonymique : cette volonté d’expansion là fait écho à celle du capitalisme, des mouvements néolibéraux, de l’Internet. C’est devenu le symbole de ce dont je voulais parler. »

Détourner l’attention

Adolescente timorée, Kim Delorme tombe dans YouTube comme Obélix dans la potion magique. Après avoir quitté un foyer familial oppressant, elle tente sans succès de s’imposer sur les réseaux sociaux en jeune prêtresse « de la santé, du bien-être, de la positivité et de l’harmonie », avant de se tourner vers les mukbangs et d’en pousser la logique, au nom de la gloire et des clics, jusque dans des extrêmes particulièrement dangereux. Avertissement : Fanie Demeule signe dans ce troisième roman une des scènes les plus nauséeuses de la littérature québécoise contemporaine — on l’entend comme un compliment.

Bien qu’elle soulève en filigrane le potentiel délétère de pareils phénomènes viraux sur la santé de ceux et celles qui entretiennent déjà un rapport tourmenté à leur alimentation (son premier roman, Déterrer les os, était inspiré de sa propre expérience de l’anorexie), Fanie Demeule parle cependant moins dans Mukbang de ce qu’avalent ses personnages que de cette vaste machine qui les avalera : Internet.

 

« Ce qui me purge avec les architectures du Web et les médias sociaux, explique l’écrivaine, ce n’est pas les interactions avec les autres. Il peut y avoir énormément de beau qui émerge de ces interactions. Ce qui m’angoisse, c’est l’intrusion dans nos données personnelles. Il ne faut pas perdre de vue que ce qu’on produit en ligne, on le produit entre humains, mais on le produit surtout pour ces grandes entreprises qui accumulent des informations à notre sujet. Nous vivons tous de la souffrance et ces technologies-là se présentent comme une forme de solution, ce qui peut être le cas si on les utilise à bon escient. L’écueil, c’est qu’en général, ces technologies bénéficient plus de nous que nous, nous bénéficions d’elles. »

Et pourtant, malgré cette saine méfiance qui la tenaille, Fanie Demeule aura choisi de ponctuer son roman de codes QR menant vers différents liens — certains informatifs, d’autres plus absurdes — à décrypter à l’aide de nos appareils mobiles. « Dans mon idéal, le lectorat va ouvrir ces codes QR là et tomber dans des rabbit holes comme le font mes personnages », confie en riant celle qui avoue avoir dérouté le directeur de la commercialisation de sa maison d’édition en lui expliquant qu’elle souhaitait volontairement détourner l’attention de ses lecteurs. La littérature ne devrait-elle pas être ce refuge nous permettant de déposer un instant nos téléphones intelligents ?

« C’est un contresens, oui, mais un contresens qui allait avec le propos du roman. L’idée, c’était de tendre un miroir, de confronter le lecteur à sa propre consommation d’informations. Je ne voulais pas troller le lecteur, mais juste l’amener à porter attention à ce qu’il fait peut-être déjà quand il lit d’autres livres. Les personnages sont tous obsédés par leur rapport aux technologies, mais qu’est-ce qui se passe de ton côté, avec tous les onglets que tu viens d’ouvrir et tous les autres onglets dérivatifs que tu vas inévitablement ouvrir ? »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’autrice Fanie Demeule

Tout en maintenant l’ensorcelante mécanique du thriller qui était déjà à l’œuvre dans Roux clair naturel (Hamac, 2019), Fanie Demeule s’engage pour la première fois avec Mukbang dans l’univers de la science-fiction, en imaginant l’application Dreamcatcher, offrant la possibilité de choisir ses rêves, et son extension Styx, offrant celle de revoir ses morts dans son sommeil. Au téléphone la grande admiratrice de la série Black Mirror rit doucement, fière de son coup. « Il y a une lectrice qui m’a dit : “Coudonc, ça existe-tu pour vrai l’application qui permet de choisir ses rêves ?”»

Réponse : non, ça n’existe pas. Pas encore, du moins. « Elles n’existent pas encore, mais on sent effectivement que ça pourrait être imminent. […] La science-fiction dystopique cultive ce sentiment d’inquiétante étrangeté, surtout quand on est dans l’anticipation, parce que l’anticipation n’est jamais loin du moment présent. »

Par ses nombreux emprunts à de troublants phénomènes liés de près ou de loin à la culture du Web (comme le race-shifting et le tourisme macabre), Mukbang propose surtout, en son essence, une réflexion sur la souffrance de la solitude et sur tous les lénifiants remèdes grâce auxquels l’humain tente d’abolir la douleur qu’elle provoque. Les proches éplorées de Kim tenteront ainsi de s’engourdir, voire de tout oublier, grâce à Morphea, une application exacerbant les plaisirs relaxants de l’ASMR (ces enregistrements de voix murmurés procurant un effet apaisant).

« Les phrases de développement personnel comme “Il faut oublier le passé pour aller vers le futur” me troublent toujours. Jusqu’à quel point souhaite-t-on vraiment faire table rase, tout laisser derrière soi ? Il y a quelque chose de profondément inquiétant dans ces schémas de pensée qui sont vendus à tour de bras sur Internet par des gourous autoproclamés. « C’est symptomatique d’une époque qui ne veut plus souffrir, et je comprends ce désir-là, on est tous humains. Mais pour moi, c’est pervers de viser cet objectif, parce que ça ne peut que nous plonger dans un grand désarroi quand on se rend compte que c’est tout simplement impossible. »

 

Mukbang

Fanie Demeule, Tête première, Montréal, 2021, 232 pages