«Les enfants sont rois»: ministars du Web

Delphine de Vigan décortique
cette fascination qu’ont certains
pour la culture du vide qui sévit
sur les réseaux sociaux
et les plateformes numériques.
Photo: Francesca Mantovani Delphine de Vigan décortique cette fascination qu’ont certains pour la culture du vide qui sévit sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques.

Le 19 octobre 2020, la France est devenue le premier pays à adopter une loi pour encadrer le travail des enfants youtubeurs, dont certains sont suivis par des milliers, quand ce ne sont pas des millions, d’abonnés.

Des enfants comme Kimmy, six ans, et Sammy, huit ans, qui, sous l’emprise de leur maman-fée Mélanie, déballent des boîtes, testent des jouets, mangent des bonbons pour la caméra en répétant mécaniquement les mêmes expressions de bonheur.

« Il suffit de regarder ces images pour comprendre qu’il s’agit d’un abus. Oui, un abus d’autorité. De pouvoir. »

Dans Les enfants sont rois, Delphine de Vigan (prix Renaudot et Goncourt des lycéens pour D’après une histoire vraie en 2015) s’amuse à décortiquer cette fascination qu’ont certains pour la culture du vide qui sévit sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques. Pour ce faire, elle met en scène deux femmes diamétralement opposées et divise son roman en trois époques.

On découvre d’abord Mélanie Claux, fille de la classe moyenne qui rêve d’être célèbre, et Clara Roussel, fille d’intellos de gauche qui rêve d’entrer dans la police, en 2001, lors de la finale de la première saison de Loft Story. Avec sa plume au trait vif et ses observations piquantes sur la téléréalité, la romancière séduit d’emblée le lecteur, qui ne peut toutefois s’empêcher de tiquer face aux clichés dont sont pétris les personnages.

Dix-huit ans plus tard, Mélanie est riche et célèbre grâce à sa chaîne YouTube Happy Récré, qui compte cinq millions d’abonnés, et Clara est une procédurière exemplaire à la Brigade criminelle. Lorsqu’un drame vient secouer la famille Claux-Diore, Clara est catapultée dans l’univers pas si rose de Mélanie.

« Cette petite fille de six ans avait disparu dans le monde, le vrai monde, dont Clara cernait globalement les dangers. Mais Kimmy Diore avait grandi dans un monde parallèle, un monde construit de toutes pièces, virtuel, qu’elle ne connaissait pas. Un monde qui obéissait à des règles dont elle ignorait tout. »

Tandis que le tout se transforme en un piétinant polar sur fond de disparition d’enfant et de mordantes, quoique redondantes, réflexions sur l’univers factice des jeunes vedettes du Web et la société de consommation, le personnage de Mélanie sombre carrément dans la caricature. À tel point que ses larmes de mère poule éplorée ne parviennent pas à émouvoir. Or, la romancière ayant plus d’un tour dans son sac, son personnage envoûte et rend le récit addictif. Comme une story Instagram ou un YouTube Live.

Du polar, Delphine de Vigan passe à la dystopie en faisant un saut en 2031 : « Le monde d’après, évoqué lors de la pandémie de COVID en 2020, n’a pas eu lieu. Comme le prédisait à l’époque un écrivain célèbre, le monde est resté le même, en pire, et plus que jamais aveugle à sa propre destruction. »

Plus près d’un épisode léger de Black Mirror que du roman d’anticipation d’Orwell auquel l’autrice fait référence (« Big Brother avait été accueilli à bras ouverts et le cœur affamé de likes, et chacun avait accepté d’être son propre bourreau. »), Les enfants sont rois se termine sur une note amère. Imaginant les conséquences dévastatrices de la surexposition médiatique sur les enfants, Delphine de Vigan condamne Mélanie à un sort cruel. Et le lecteur à réfléchir deux fois plutôt qu’une avant de partager un pan de sa vie privée avec qui que ce soit.

Les enfants sont rois

★★★

Delphine de Vigan, Gallimard, Paris, 2021, 348 pages

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