«Le territoire sauvage de l’âme» et «Venir au monde»: voyager à tu et à toi

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Un homme, père de trois enfants, entend profiter d’une année sabbatique en restant dans la maison qu’il a construite dans la vallée de la Massawippi, dans les Cantons-de-l’Est. Au fond du terrain, il a installé une tente prospecteur qui lui rappelle quelques souvenirs pas si lointains. Alors que se dessine le tracé d’une future autoroute et qu’approche le spectre de la banlieue, il se rappelle son expérience dans le nord du Québec, où il a passé quelques années à enseigner, dit-il, « les règles du participe passé à des adolescents de Kuujjuaq ». Sans surprise, on découvre que c’est lui qui aura appris le plus de cette expérience.

« Tu as voulu le Nord comme un vide à combler », se dit-il, en parlant de cet autre monde dont personne, hormis peut-être les romans d’Yves Thériault, ne lui aura jamais parlé. Là-bas, c’est surtout ses talents au hockey qui lui auront permis de s’intégrer au sein des Inuits. Après quelques années, sa rencontre avec une collègue, enseignante comme lui dans ce village au bord de la rivière Koksoak, et leur désir de fonder une famille viendront mettre un terme à leur vie dans le Nord, malgré « les splendeurs du ciel sur la toundra ».

Jean-François Létourneau, né à Sherbrooke en 1979, a comme le narrateur de son premier roman enseigné durant plusieurs années dans des communautés autochtones, notamment à Kuujjuaq. Après Le territoire dans les veines (adaptation de sa thèse de doctorat chez Mémoire d’encrier en 2017) et un spectacle littéraire, le roman vient clore une sorte de trilogie consacrée au territoire.

Alternant entre le « il » et le « tu », l’homme s’adresse à lui-même ou à celui qu’il était. Le roman est teinté d’une nostalgie où pointe une certaine culpabilité, née d’un sentiment de trahison envers la communauté autochtone qui lui avait ouvert ses portes. À ses enfants, il raconte ses étés de plantation dans le nord de l’Ontario, ses matchs de hockey dans le Grand Nord, ses sorties de plein air dans l’arrière-pays avec ses collègues et sa rencontre avec celle qui deviendra leur mère. Par des descriptions de gestes et de paysages, le livre explore de façon un peu brouillée le thème de la transmission à travers les histoires que raconte le narrateur à ses enfants et l’évocation de la perte de son père.

L’attrait de l’inconnu

Alternant pour sa part entre la première et la deuxième personne du singulier, Alexis de Gheldere va lui aussi à la pêche aux souvenirs. Venir au monde, le premier livre de ce journaliste et réalisateur, prend la forme d’un double récit dans lequel un homme, lui aussi père de trois enfants, revisite certains épisodes clés de son enfance et de sa jeunesse, multipliant les réflexions sur une foule de sujets. Tout cela, se dit-il, pour « apprivoiser ton expérience de toi-même ».

Au « je », c’est son jeune fils, Émile, qui raconte une randonnée en canot ou à ski, éprouvé chaque fois par la « maladie » de son père, Thomas, « attiré par l’inconnu, par ce qui se cache derrière la courbe du sentier ».

Le narrateur se souvient de son grand-père, un médecin belge, résistant déporté à Buchenwald pendant la Seconde Guerre mondiale, avant d’immigrer avec sa famille au Chili et de s’installer au Québec des années plus tard. Dans une structure désordonnée et un peu fourre-tout, il évoque la prison de l’enfance, de la famille, de l’école.

D’une abondance de détails superflus jaillissent quelques moments forts. Mais cela fait du livre une sorte de roman d’apprentissage dilué, dans le temps et le chaos des souvenirs, alors que la narration se projette dans le passé comme dans le futur. Et du passé surgiront pêle-mêle son expérience de rédacteur de guides de voyage à Cuba, un voyage familial au Chili, une expédition en canot sur la rivière Romaine, ses problèmes avec une porte de frigo ou un séjour initiatique de plusieurs mois en Afrique de l’Ouest, après lequel il y aura « quelque chose de semé à l’intérieur, pour toujours ». C’est un peu l’essence du voyage, qui consiste à venir au monde, et à laisser le monde venir à soi.

 

Le territoire sauvage de l’âme | ★★★ | Jean-François Létourneau, Boréal « L’oeil américain », Montréal, 2021, 144 pages // Venir au monde | ★★★ | Alexis de Gheldere, Leméac, Montréal, 2021, 280 pages