Le Fab Lab à la bibliothèque Saint-Sulpice tué trop vite?

L'édifice de l'ancienne Bibliothèque Saint-Sulpice sur la rue St-Denis construit en 1914 par l'architecte Eugène Payette et classé bien patrimonial en 1988.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'édifice de l'ancienne Bibliothèque Saint-Sulpice sur la rue St-Denis construit en 1914 par l'architecte Eugène Payette et classé bien patrimonial en 1988.

Tassé trop vite, le projet de Fab Lab qui devait réhabiliter la patrimoniale bibliothèque Saint-Sulpice à Montréal ? Un groupe de bibliothécaires et de spécialistes le croit. Et croit aussi que ce laboratoire pour adolescents a été repoussé pour les mauvaises raisons, car les besoins auxquels il venait répondre dans l’offre de bibliothèques du Québec restent inassouvis.

Dans une lettre ouverte envoyée au Devoir, une trentaine de spécialistes des bibliothèques, de littérature, de design et d’anthropologie veulent revaloriser l’idée du Fab Lab pour adolescents et jeunes adultes. C’est ce projet qui devait redonner une vocation à la bibliothèque Saint-Sulpice, construite en 1912, classée monument historique depuis 1988 et inoccupée depuis vingt ans. Une idée de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) que la ministre de la Culture, Nathalie Roy, a étouffée fin octobre 2020, estimant que « quand [cette bibliothèque] va être construite, déjà, la technologie sera dépassée ».

Les bibliothécaires rétorquent que « toute institution qui aspire à refléter les valeurs et à répondre aux besoins d’adolescents et de jeunes adultes devra fatalement faire preuve d’une grande capacité d’adaptation au fur et à mesure que de nouvelles cohortes se succéderont, au fur et à mesure que vont apparaître et se diffuser de nouveaux environnements technologiques et culturels ». La lettre, titrée « Pour la bibliothèque laboratoire Saint-Sulpice », a été instiguée par Louise G. Labory, ex-directrice des Bibliothèques publiques de Montréal, Marie D. Martel, de l’école de Bibliothéconomie de l’Université de Montréal, et Pierre Godin. Tous trois étaient du comité d’idéation du Fab Lab de BAnQ, un projet enclenché en 2016.

Il est important aujourd’hui que le Québec se dote rapidement d’un Fab Lab, de laboratoires de culture numérique et d’innovation sociale, afin de répondre aux défis d’éducation numérique, disent ces spécialistes des bibliothèques. Ils ajoutent l’importance que les adolescents, public encore oublié des bibliothèques du Québec, aient des services spécifiques, et des institutions qui s’adaptent à eux. « La réduction de leur usage des bibliothèques trahit des enjeux plus profonds sur le plan de leurs pratiques de lecture, sur leur maîtrise du numérique et sur leur participation à la vie de la société en général », peut-on lire.

La Grande Bibliothèque, en tête

Le ministère de la Culture a rappelé être « un partenaire de première importance pour soutenir les municipalités [responsables des bibliothèques publiques] dans l’acquisition de ressources technologiques, de certains équipements spécialisés et dans le développement des collections numériques retrouvées dans les Fab Lab », comme a répondu le cabinet de la ministre Nathalie Roy. « Une aide financière pour ce genre d’initiatives peut aussi être accordée dans le cadre d’ententes de développement culturel. »

Les signataires de la lettre ouverte croient toutefois qu’un projet phare, fédérateur et leader mené par la Grande Bibliothèque aiderait à accélérer le développement.

« L’intention est de faire valoir ce sur quoi reposait ce projet de Fab Lab, que l’on a repoussé du revers de la main sans y regarder de plus près », résume Marie D. Martel en entrevue avec Le Devoir. « Le projet de Saint-Sulpice se veut un levier pour l’ensemble des bibliothèques du Québec en tant que laboratoire de culture numérique et d’innovation sociale — et non un échafaudage captif d’une technologie précise et datée comme certains ont cherché, malencontreusement, à le faire valoir. »

Elle poursuit : « Ce qui est très décevant, c’est l’insensibilité à l’égard des publics jeunesse qu’on voit dans ce geste de tasser un projet qui avait du sens en le caricaturant comme un gadget technologique dépassé. Ça, c’est de la désinformation. » Interrogé sur sa vision concernant le travail à faire pour atteindre et retenir le public des adolescents en bibliothèque au Québec, le cabinet de la ministre de la Culture n’a pas répondu.

Ce qui est très décevant, c’est l’insensibilité à l’égard des publics jeunesse qu’on voit dans ce geste de tasser un projet qui avait du sens en le caricaturant comme un gadget technologique dépassé. Ça, c’est de la désinformation.

 

(Re)faire table rase

Pour les cosignataires de la lettre, le Fab Lab à Saint-Sulpice « doit s’imposer comme un “hub” pour les jeunes, rapporte la missive, mais aussi pour toutes les bibliothèques du Québec qui servent ces jeunes, en particulier dans le cadre de la mise en place de cette initiative nationale qui vise à “éduquer au numérique”. »

Mme Martel rappelle qu’une sérieuse recherche avant-projet avait étoffé l’idée. Un portait sociodémographique, une analyse urbaine par un architecte, une étude sur les bibliothèques pour adolescents et sur les tendances en bibliothèque, une autre sur les laboratoires de création et une encore sur les adolescents. Et surtout sur une démarche de conception participative avec des jeunes, dont les conclusions s’échelonnent en un rapport de près de 200 pages. Table rase, donc, de ces consultations citoyennes et professionnelles, de ces idées venues des jeunes mêmes. « Si le projet de bibliothèque laboratoire était abandonné, qu’avons-nous à leur proposer ? » demande encore la professeure.

BAnQ aurait-elle dû défendre plus énergiquement son projet de Fab Lab ? Impossible, répondent des proches du dossier. En tant que société d’État, BAnQ ne peut se dissocier de la volonté de la ministre de la Culture. Reste que BAnQ est pour certains la seule institution culturelle à avoir les reins assez solides au Québec pour gérer la rénovation patrimoniale de la bibliothèque Saint-Sulpice, et pour assurer son fonctionnement et ses frais ensuite.

« Il est important de distinguer les deux grands enjeux que soulèvent les différents questionnements sur l’avenir de la bibliothèque Saint-Sulpice, conclut la lettre. Il y a, d’une part, le sort du bâtiment lui-même, dont le caractère patrimonial devra être respecté et valorisé, quelle que soit la fonction qui lui sera ultimement attribuée. Mais, d’autre part, il serait à la fois coûteux et irresponsable que le Québec ne se dote pas rapidement d’une institution capable de relever les nombreux défis recensés concernant les adolescents et les jeunes adultes. » Que ce soit à Saint-Sulpice ou ailleurs.

Rappelons que la ministre Nathalie Roy a annoncé le 8 avril dernier une aide financière de 1 405 700 $ à BAnQ pour effectuer les travaux les plus urgents à la bibliothèque Saint-Sulpice, travaux qui devraient débuter de manière imminente.

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