Pour Joséphine Bacon et Laure Morali, chez chaque enfant se cache un vieux poète

À l’invitation de l’Institut Tshakapesh, organisme qui travaille à la préservation de la langue et de la culture innues, Joséphine Bacon et Laura Morali sont allées en 2016
et en 2017 à la rencontre de la jeunesse des dix communautés innues du Québec, avec l’espoir d’alimenter la fierté chez leurs jeunes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À l’invitation de l’Institut Tshakapesh, organisme qui travaille à la préservation de la langue et de la culture innues, Joséphine Bacon et Laura Morali sont allées en 2016 et en 2017 à la rencontre de la jeunesse des dix communautés innues du Québec, avec l’espoir d’alimenter la fierté chez leurs jeunes.

C’est quoi, la poésie ? « La poésie / c’est comme si tu racontais ta vie / en quelques mots / c’est comme marcher dans les mots / et tomber des nuages », écrivent Marc-Olivier, Tessa et Léo, trois élèves de sixième année du primaire de l’école Johnny Pilot d’Uashat. « J’adore cette définition », lance avec un grand sourire solaire la poète Laure Morali. À ses côtés, Joséphine Bacon acquiesce de son éternel regard rieur.

À l’invitation d’Yvette Mollen, de l’Institut Tshakapesh, organisme qui travaille à la préservation de la langue et de la culture innues, les deux camarades sont allées en 2016 et en 2017 à la rencontre de la jeunesse des dix communautés innues du Québec, avec l’espoir d’alimenter la fierté chez leurs jeunes, lors d’ateliers d’écriture poétique offerts dans des écoles primaires et secondaires. Alimenter la fierté d’être innu et de parler leur langue maternelle, certes, mais aussi la fierté d’apprendre à nommer précisément ce qui sommeille dans le secret de leur monde intérieur, un lieu dont parfois seule la poésie possède la clé.

« En innu-aimun, le mot “poésie” se dit Kashekau-aimun, ce qui signifie “parole de fierté”, de cette fierté que peut éprouver un jeune chasseur, empli de joie, lorsqu’il a effectué avec succès sa première chasse », explique Joséphine Bacon dans les pages de Nin auass. Moi l’enfant, une anthologie de plus de 300 pages recensant, en innu-aimun et en français, les poèmes « semés et recueillis » dans le cœur et dans l’imaginaire de ces gamins que Laure Morali appelle ses « maîtres en poésie », parce qu’il n’y a pas plus puissante école de l’émerveillement que celle du regard d’un enfant, qui revivifie forcément le nôtre.

Attentifs à l’univers du rêve, contemplatifs devant la vastitude du territoire, révérencieux devant tout ce qui est vivant ; les poèmes écrits par ces jeunes embrassent large et témoignent souvent d’un rapport lumineux à la mort, dans de nombreux vers où surgit le visage d’un grand-parent en allé. Avec toute la mansuétude du monde, Joséphine corrige. « Ce n’est pas vraiment de la mort qu’ils parlent », dit-elle en entrevue, assise avec son amie sur un banc du parc Molson, pas loin de chez elle. « Si on regarde bien, on voit que leurs grands-parents sont toujours vivants pour eux. C’est comme si, en écrivant sur eux, ils les rendaient vivants à nouveau. C’est comme s’ils les retrouvaient, à travers les mots. »

Uashtessiua, élève de troisième année d’Ekuanitshit, écrit : « Le loup est devenu mon papi / mon papi n’est plus là / j’aimerais aller à la chasse avec lui / mon papi me protège sans le voir / mon papi était un grand chasseur / maintenant qu’il est devenu un loup / je ne le vois que dans mes rêves ».

Le rythme innu

Laure Morali a la vingtaine, en 1993, lorsqu’elle quitte sa Bretagne afin d’étudier la création littéraire à Montréal. Avide d’aventures et de route, elle file rapidement vers la Côte-Nord et tisse de précieuses et profondes relations avec plusieurs familles de Mingan. Elle se retrouve en 2003 à bord d’un même autobus que Joséphine Bacon et, lors d’un transfert, ose enfin surmonter sa timidité pour aborder la cinéaste. Elles constatent vite qu’elles se rendent non seulement toutes les deux à Mingan, mais aussi toutes les deux chez leur amie la poète Rita Mestokosho. Elles en repartent une semaine plus tard liées pour la vie.

Pour moi, c’était une évidence que les aînés que j’ai rencontrés, c’étaient des poètes, même s’ils n’avaient pas publié de livre. Comme c’était une évidence que les enfants sont des poètes. Si on leur parle de coeur à coeur, ils vont nous comprendre et on va les comprendre.

 

C’est en prenant l’apéro au bistro Aux derniers humains, après un des cours d’innu-aimun de Joséphine auquel Laure assistait, que cette dernière lui propose de collaborer à son recueil de correspondances poétiques entre Autochtones et allochtones, Aimititau ! Parlons-nous ! (2008). Je ne suis pas poète, lui répond Joséphine. Mais si, tu l’es, lui assure son amie. Si bien que Joséphine continuera de confier ses poèmes écrits sur des bouts de paquets de cigarettes ou de factures à Laure. « Un jour, il y en avait tellement que je lui ai dit : “Pourquoi tu ne fais pas un recueil ?” » Ce qui deviendra en 2009 Bâtons à message/Tshissinuashitakana. Une Bretonne offrait au Québec un inestimable cadeau : Joséphine Bacon, poète.

Comment Laure Morali décrit-elle sa relation avec le peuple innu ? « C’est une relation de grande amitié, d’intimité. » En 1998, elle passe trois mois dans le bois, au cœur du Nutshimit, le vaste territoire des Innus, en compagnie d’un aîné. « Tous mes projets s’expliquent à partir de ces trois mois-là. On a pris soin de moi comme si j’étais une enfant. Ç’a tellement changé mon rapport au monde, au bonheur. Quand t’es dans le rythme innu, t’apprends à être dans l’instant présent, à communiquer dans le silence, à faire un avec la nature. »

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les écrivaines Joséphine Bacon (à droite) et Laure Morali présentent «Nin auass».

Le poème du silence

Plusieurs des poèmes de Nin auass. Moi l’enfant rendent à leur tour compte de la relation étroite, symbiotique, qu’entretiennent ces enfants avec leur environnement, eux qui adoptent spontanément le point de vue d’un arbre, d’un caribou ou du vent. En France, un étudiant demandeun jour, lors d’un atelier donné par Laure et Joséphine, pourquoi cette dernière emploie aussi fréquemment dans ses poèmes la personnification, cette figure de style consistant à attribuer des propriétés humaines à un animal ou à une chose inanimée.

Laure se rappelle : « Joséphine m’avait glissé dans l’oreille : “C’est quoi, ça, une personnification ?” »Joséphine rit, encore étonnée de l’étonnement des Blancs : « Ben oui, les raquettes, elles sont vivantes, elles ont un esprit. Ce n’est pas une image. » Laure : « Nous, on appelle ça une personnification, mais pour Joséphine, c’est la vraie vie. »

Voilà entre autres pourquoi écrire de la poésie sied si bien aux Innus et à leur langue. « Pour moi, c’était une évidence que les aînés que j’ai rencontrés, c’étaient des poètes, même s’ils n’avaient pas publié de livre, dit Laure. Comme c’était une évidence que les enfants sont des poètes. Si on leur parle de cœur à cœur, ils vont nous comprendre et on va les comprendre. Si on parle à l’enfant comme s’il était notre aîné, on découvre de la grande poésie. C’est l’enseignement qu’ils m’ont offert : chez chaque enfant se cache un vieux poète. »

Joséphine se réjouit du fait que, malgré toutes ses tragédies, la pandémie actuelle a redonné aux jeunes Innus le goût du territoire, cette réserve naturelle de silence où il fait doux se réfugier. « C’est là qu’ils peuvent apprendre à nommer les arbres, à les écouter, mais aussi à être silencieux. Le silence là-bas n’est pas oppressant. Quand t’es en silence dans le Nutshimit, t’as cette chance d’avoir l’impression d’être vivant. » La sage sait que le vrai silence est lui aussi un poème.

 

Nin auass. Moi l’enfant.

Poèmes de la jeunesse innue semés et recueillis par Joséphine Bacon et Laure Morali. Illustrations de Lydia Mestokosho-Paradis, Mémoire d’encrier, 2021, 360 pages