L'assurance bonheur de Dominique Demers

À une époque envahie par les écrans et la performance, Dominique Demers se dit rassurée de voir que la lecture et ses plaisirs sont encore aussi présents.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À une époque envahie par les écrans et la performance, Dominique Demers se dit rassurée de voir que la lecture et ses plaisirs sont encore aussi présents.

Si Dominique Demers est devenue écrivaine, si elle chérit encore autant, après 40 ans de travail, l’importance de la lecture et de tous ses bienfaits, c’est grâce à sa mère et à sa grand-mère, deux femmes qui lui ont ouvert les yeux et les oreilles sur un horizon littéraire riche de tous les possibles. Comme une ode à cet héritage, Le pélican et moi traduit toute la douleur et toute la beauté qui l’ont forgée.

Lorsqu’elle était enfant, la célèbre autrice se laissait raconter Le chat botté ou alors Les trois petits cochons par sa grand-mère, persuadée que son aïeule avait inventé ces histoires. Puis, vers 8-10 ans, sa mère l’a initié à la poésie notamment avec Le pélican, ce poème déchirant de Musset, qu’elle a appris par cœur sans savoir que le destin de l’oiseau et celui de sa mère étaient intimement liés.

« La mort de ma mère a vraiment été douloureuse, on s’en doute, mais ça a été vécu de façon dramatique. Et à cette époque-là, on ne disait pas les choses aussi clairement aux enfants. Nous, on nous a caché qu’elle allait mourir. Je trouve que ce cadeau de maman, c’est ce qui m’a permis de survivre. Je le dis souvent, les livres m’ont sauvé la vie. Ce n’est pas parce que c’est joli que je dis ça, c’est parce que c’est vrai. Parce que ça procure un bonheur », confie l’autrice, visiblement émue, au bout du fil.

À travers cet album, il y a ainsi chez Demers l’importance de partager ce legs personnel, mais aussi celui de souligner l’apport de tous les passeurs littéraires. « Oui, il y a un hommage à maman, mais j’ai envie de dire un hommage aussi à tous ceux qui prennent le temps, qui mettent un peu d’énergie pour transmettre le goût de lire, d’écrire, la magie des mots. Parce que ça peut changer une vie. Il y a tellement d’enfants et d’adultes qui prennent et veulent prendre plaisir à écrire et, ce type de partage là, ça fait des petits miracles. »

À une époque envahie par les écrans et la performance, Demers se dit rassurée de voir que la lecture et ses plaisirs sont encore aussi présents. « Vivre cette expérience si simple et si puissante, éprouver des émotions, voyager avec juste les mots comme matériaux, c’est quand même extraordinaire, tu sais. Moi, ça me rassure qu’à notre époque un peu angoissante ça, ça existe encore. Il me semble que tant que les mots auront un pouvoir, tout n’est pas perdu. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À travers cet album, il y a ainsi chez Demers l’importance de partager ce legs personnel, mais aussi celui de souligner l’apport de tous les passeurs littéraires.

La musique des mots

La beauté de la lecture évoquée par l’autrice est d’autant plus vivifiante et porteuse lorsqu’elle est racontée à voix haute. Celle qui consacre toujours une partie de ses conférences à la lecture d’un album assure qu’il y a dans cet acte une magie qui s’opère.

« Les mots, c’est de la musique, ce n’est pas juste un sens, ce n’est pas juste une histoire, un vocabulaire précis. La lecture à haute voix, c’est aussi un cadeau. On entre dans un livre avec quelqu’un et là, on porte seul, ou tour à tour, les mots ; ça permet à chacun d’avoir accès à des textes plus facilement, quand c’est un peu trop difficile, quand c’est lourd », raconte Dominique Demers qui souligne, par ailleurs, que la relation à deux y est plus forte et que le partage y est plus puissant et plus intime. « Des fois, je dis à la blague que je vais tomber amoureuse quand un homme va me lire un texte à haute voix ! » poursuit-elle dans un grand rire.

Cette oralité permet de saisir toute la musicalité des mots, de sentir la beauté de la poésie qui en émane. Ainsi, en partageant Le pélican, Demers désacralise cette poésie classique, la rend accessible : « Quand ma mère me lisait ce poème, je ne comprenais pas tout, mais ce que je comprenais, c’est que les mots étaient puissants. Je comprenais que la poésie, comme la musique, est porteuse d’émotions, de sens, d’images. C’est important que parfois les enfants aient accès à quelque chose de plus vaste et de plus grand qu’eux, dont ils ne saisissent pas tous les contours, mais qui peut les atteindre quand même. Qu’ils soient accompagnés d’une autre personne, c’est formidable. Le pélican et moi c’est un livre qui se lit seul, mais qui est surtout fait pour être raconté. »

L’autrice souligne ainsi l’importance non seulement de parler des livres, mais de les ouvrir et de les lire. « Il faut y goûter, goûter aux livres pour que la magie opère, pour savoir si c’est le bon livre pour nous, il faut aller au-delà, il faut faire ce petit effort de plus. »

Dominique Demers a craint longtemps que la poésie fût quelque chose de non accessible, mais elle s’est rétractée au moment où une jeune lectrice lui écrivait pour lui dire à quel point ses mots pouvaient être puissants. « Le pouvoir des mots, ne l’oublions pas, est très, très grand et je pense qu’il faut lui faire plus de place encore aujourd’hui en 2021-2021 parce que c’est porteur d’espoir, parce que c’est une des plus grandes assurances bonheur. »

La grande bleue


Le poisson qui me souriait
★★★★★
Jimmy Liao, HongFei, Amboise, 2021, 104 pages. 7 ans et plus.
 

Premier livre de Jimmy Liao paru 1998 — et publié ici par HongFei —, Le poisson qui me souriait est une véritable ode à la liberté, à la douceur et à la sensibilité. Un homme attendri par un poisson le ramène à la maison où, depuis son bocal, ce dernier lui rend la vie douce. Présent, il sourit toujours à son maître jusqu’à ce que ce dernier fasse un rêve qui l’éveille à la réalité contraignante de son compagnon. Les tableaux azurés de Liao rappellent ici le trait de Sempé où les aquarelles se livrent avec délicatesse et poésie. Un chef-d’oeuvre.

La disparition


L’abécédaire-passoire
★★★★
Christiane Duchesne et Marianne Ferrer, Québec Amérique, Montréal, 2021, 24 pages. 3 ans et plus.
 

Christiane Duchesne a décidément l’art de revisiter avec sagacité des formules classiques. Avec L’abécédaire-passoire, elle fait de l’alphabet un terrain de jeu. Chaque lettre présentée est accompagnée de quelques phrases, un court poème dans lequel ladite lettre est absente. Les enfants sont ainsi directement invités à participer à la création des historiettes. Le tout est auréolé des illustrations simples, rondouillardes et colorées de Marianne Ferrer. Un trait qui assure une lisibilité toute naturelle à l’ensemble.

Improbable amitié


La visite
★★★★ 1/2
Louison Nielman et Jean-Claude Alphen, D’eux, Sherbrooke, 2021, 62 pages. 5 ans et plus. En librairie le 27 avril.
 

Paul s’avance dans la forêt, jusqu’à ce qu’il rencontre un ours. Apeuré, l’enfant détale en direction de chez lui alors que l’ursidé, intrigué par « cette petite chose pas poilue du tout », décide de le suivre. Adoptant l’un et l’autre des points de vue, la narration de La visite permet de saisir l’intention amicale de l’ours et l’effroi de Paul jusqu’à cette finale enveloppante. L’écriture simple et concise de Louison Nielman laisse toute la place à l’illustration à la fois épurée et échevelée de Jean-Claude Alphen qui met en lumière avec intensité le contraste entre les deux protagonistes. Fameux.

Le pélican et moi

Dominique Demers et Janou-Ève LeGuerrier, Auzou, Montréal, 2021, 48 pages. 9 ans et plus.