«Mémoires flous»: déconstruire Jim Carrey

L'acteur Jim Carrey
Photo: Valerie Macon Agence France-Presse L'acteur Jim Carrey

Jim Carrey occupe ses journées à s’assommer de documentaires sur Netflix (quand il ne pleure pas en position fœtale dans sa piscine) quand son regard croise dans l’écran celui de Georgie, une ancienne participante de téléréalité. Épiphanie. Les tourtereaux se lient pour la vie lors d’une cérémonie spirituelle mélanésienne (!), chez Kelsey Grammer (le docteur Fraiser, oui), pendant que des hélicos de paparazzis constellent le ciel. Et ce n’est que le début ! Dans l’espoir d’enfin obtenir l’Oscar qu’il lorgne depuis le Truman Show, l’interprète d’Ace Ventura accepte l’offre de son ami Charlie Kaufman : incarner le personnage principal d’un film sur Mao Tsé-toung.

Paru en anglais en 2020 sous le titre Memoirs and Misinformation, ce premier roman de Jim Carrey (coécrit avec le journaliste Dana Vachon) pastiche ce genre déjà lourdement fictionnel qu’est le témoignage autobiographique de vedettes (ces fameux memoirs entre les pages desquels une star se présente rarement sous un mauvais jour) en en exacerbant la part fictive d’une façon à ce point grossièrement improbable que sa charge contre la vacuité d’Hollywood ne s’en trouve qu’encore plus virulente.

L’homme aux mille mimiques poursuit avec un plaisir de pyromane son entreprise de démolition de son image de clown facétieux, qu’il pulvérise ici à coups de tirades sur l’hypocrisie de l’industrie du cinéma et sur l’inapaisable besoin de lumière de ses acteurs. « Le monde moderne était un bus en feu qui fonçait vers un précipice avec un fou au volant. Et il n’était pas en dehors, mais complice, gamin hyperactif qui disait berk-berk, sur son siège en faisant rire les gens pour les distraire d’une mort certaine. »

Abracadabrant délire évoquant Lunar Park de Bret Easton Ellis, Mémoires flous oscille entre le cauchemar fiévreux et la mélancolie des cimes tout en cristallisant la réputation de trublion de ce Jim Carrey qui, peu importe l’intransigeance avec laquelle on tente de le réduire à son strict rôle de bouffon, est manifestement passé maître dans l’art de se dérober à toutes les cases.

Mémoires flous

Jim Carrey et Dana Vachon, traduit de l’anglais par Sabine Porte, Seuil, Paris, 2021, 304 pages