Métaphysique de l’anguille

Deux livres pour s’immerger dans l’univers de ce poisson qui résiste et nous dépasse.
Illustration: iStock Deux livres pour s’immerger dans l’univers de ce poisson qui résiste et nous dépasse.

Depuis l’Antiquité, c’est l’un des plus grands mystères de la vie animale. Père de la zoologie, Aristote croyait même qu’elle sortait des « entrailles de la terre », de la boue ou du néant. Sombre, visqueuse, sinueuse et insaisissable, vorace, mélange incertain entre le serpent et le poisson, l’anguille à la fois fascine et dégoûte.

Dans L’évangile des anguilles, Patrik Svensson, journaliste suédois né en 1972, mêle histoire et connaissances scientifiques à ses propres souvenirs de pêche à l’anguille en compagnie de son père dans le sud de la Suède, où ce poisson a donné lieu à toute une culture gastronomique.

« Mon père aimait pêcher l’anguille pour plusieurs raisons, écrit-il. Je ne sais pas laquelle était la plus importante pour lui. Déjà, il aimait passer du temps au bord de la rivière. Dans la lumière magique, au milieu de la végétation touffue, avec l’eau qui coulait sans bruit, le saule, les chauves-souris. »

Chez les anciens Égyptiens, elle était considérée comme une sorte de démon puissant, à l’égal des dieux, et sa consommation était interdite. Du Suédois Carl von Linné, qui a donné à l’anguille d’Europe son nom scientifique en 1758 (Anguilla anguilla) jusqu’au fameux roman Le tambour de Günther Grass (dans lequel l’anguille joue un rôle central), Patrik Svensson se raconte et nous rappelle le peu que nous savons au sujet de ce poisson.

En passant bien sûr par le jeune Sigmund Freud, envoyé par son professeur de zoologie à Trieste, qui allait confirmer l’existence de testicules chez l’anguille mâle en 1876, avant de fonder la psychanalyse. L’anguille pourrait-elle être à la source de cette « inquiétante étrangeté » (Unheimliche) qu’il va plus tard théoriser ?

Aussi, qui sait que c’est en partie l’anguille qui a sauvé de la famine les pèlerins du Mayflower débarqués en 1620 sur la côte est américaine, quand leur interprète amérindien Tisquantum leur en a offert et leur a montré à les pêcher ? Mais que l’anguille ne soit pas devenue un symbole de la mythologie américaine, ou quelle n’ait jamais trouvé sa place au menu de l’Action de grâce, la chose n’a rien de mystérieux.

Ce grand migrateur peut parcourir 5000 kilomètres pour se reproduire dans la mer des Sargasses, une zone de l’Atlantique Nord, sorte d’espace mouvant au calme plat situé un peu au nord de Cuba et des Bahamas, au large de la côte est des États-Unis, où on a découvert les plus petits spécimens de larves. « Il en va de la mer des Sargasses comme du rêve, écrit Patrik Svensson, on ne peut pas affirmer avec précision à quel moment on y entre, à quel moment on en sort ; on sait seulement qu’on y a été. »

Et malgré de multiples expéditions scientifiques, personne n’a jamais vu une seule anguille adulte dans la mer des Sargasses. Plus étrange encore, raconte l’auteur, on n’y a encore jamais non plus rencontré d’anguille morte, « sous une forme ou sous une autre, flottant dans l’eau ou victime d’un prédateur ».

Plus terre à terre, mais fascinée par les « malentendus séculaires » et par les mythes créés par l’homme pour remplir le vide de son ignorance du monde animal, Lucy Cooke attrapait elle aussi enfant des anguilles. Zoologiste anglaise et fondatrice de la Société pour l’appréciation des paresseux, elle leur consacre un long chapitre de L’énigme des anguilles et autres bizarreries animales — avec la cigogne, la chauve-souris, le panda et l’orignal.

L’anguille résiste et, plus de 2000 ans après Aristote, notre ignorance demeure grande encore et elle reste l’un des grands mystères de la science. Au fond, il y a quelque chose de rassurant — sinon de poétique — dans le fait que des pans de la réalité nous échappent encore. « À partir de là, écrit Patrik Svensson, il peut être tentant de voir en elle un symbole métaphysique — c’est-à-dire un symbole de ce qui existe par-delà le monde physique, qui dépasse ce que nous pouvons observer avec nos sens. »

Il existe, poursuit l’auteur de L’évangile des anguilles, des sujets à propos desquels il faut choisir ce qu’on veut croire. À ses yeux, l’anguille en fait partie. Et cela s’apparente à un acte de foi.

L’évangile des anguilles | ★★★ ​1/2 | Patrik Svensson, traduit du suédois par Anna Gibson, Seuil, Paris, 2021, 276 pages // L’énigme des anguilles et autres bizarreries animales | ★★★ ​1/2 | Lucy Cooke, traduit de l’anglais par Esther Ménévis, Albin Michel, Paris, 2021, 496 pages