«Sortir du bocal»: de l’ironie du combat à celle de la désillusion

Les écrivains David Bélanger (à gauche) et Michel Biron
Photo: Monique Deland et Cécile Huysman Les écrivains David Bélanger (à gauche) et Michel Biron

« Nous nous reconnaissons dans l’ironie à la condition qu’elle soit aussi témoignage de l’humanité déchue », écrit Michel Biron, professeur à McGill, à David Bélanger, stagiaire postdoctoral, dans leur dialogue épistolaire sur le roman québécois. Les deux repoussent, à cause de son intense sérieux, une littérature de l’engagement, comme celle qui aurait reflété la révolte polymorphe des manifestants de 2012 contre les droits de scolarité.

Le plus âgé, Biron, né en 1963, avoue au cadet, Bélanger, né en 1989 : « Je nous trouve souvent très “pâles” à côté de nos aînés, mais aussi de ta propre génération, qui me semble avoir davantage de couleur et de personnalité. » Bélanger cite pourtant un romancier et enseignant, Patrick Nicol, né en 1964, donc de la même génération que Biron, et paraît aimer son portrait ironique des jeunes manifestants de 2012 selon lequel ceux-ci étaient « ridicules » avec « leur théâtralité, leur conviction ».

Malgré sa distance par rapport au militantisme, Bélanger n’hésite pas à se référer à l’anthropologue américain David Graeber (1961-2020), figure marquante du mouvement contestataire international Occupy Wall Street (lancé en 2011), auquel notre Printemps érable, par ses éléments les plus progressistes, aura été un peu rattaché. Selon Graeber, explique le postdoctorant québécois, le capitalisme a inventé « des emplois à la con, inutiles mais proliférants », grâce aux améliorations techniques.

Terriblement lucide dans son ironie, Bélanger, historien de la littérature comme Biron, se demande si ces améliorations, qui augmentent le temps disponible, « ne nous transforment pas en chercheurs à la con ». Mais il s’entend avec son aîné pour opposer leur ironie commune, celle de la désillusion, à l’ironie des écrivains engagés d’autrefois, comme Jacques Ferron et Hubert Aquin, celle qui accompagnait une vive critique du Québec dans l’espoir de le révolutionner.

« Selon ta perspective, qui est celle des écrivains de ta génération, l’ironie de Ferron ne passe plus. Elle ne rassemble plus », écrit Biron à Bélanger. Pas plus que celle d’Aquin, d’après lui. Il ajoute : « Je suis bien obligé de te donner raison, et pas seulement parce que le référent national s’est émoussé : quelque chose de plus profond a disparu, la définition même de la culture lettrée s’est transformée au point où leurs romans ne parlent plus tout à fait notre langage. »

Sous l’angle de la sociologie de la littérature, ce constat apparaît on ne peut plus exact, hélas ! Mais qu’advient-il de l’art littéraire, de sa nécessité vitale, de son originalité jaillie du peuple, de sa folie d’éternité ? Dans leur volonté de « sortir du bocal », selon le titre de leur dialogue, en fait de sortir du Québec charnel, Bélanger et Biron éludent la question. Ferron et Aquin, eux, y avaient répondu en donnant leur vie.

 

Extrait de «Sortir du bocal»

« La synthèse n’est plus possible quand on publie deux mille titres par année, sinon une synthèse viciée d’avance, une sorte de liste biscornue et inquiétante. Et ma question, sans doute générationnelle, est celle-ci : cette synthèse est-elle seulement souhaitable ? »

Lettre de David Bélanger à Michel Biron, 1er juin 2020

Sortir du bocal. Dialogue sur le roman québécois

★★★

David Bélanger et Michel Biron, Boréal, Montréal, 2021, 232 pages