Ce n’était pas la faute à Ovide

Photo d’archives de la tragédie aérienne du Sault-au-Cochon, qui a fait 23 morts le 9 septembre 1949.
Photo: Canal Historia Photo d’archives de la tragédie aérienne du Sault-au-Cochon, qui a fait 23 morts le 9 septembre 1949.

Le 9 septembre 1949, Rita Morel, épouse de Joseph-Albert Guay, comptait parmi les 23 victimes de l’écrasement du Douglas DC-3 à Sault-au-Cochon, une localité située près de Saint-Joachim, 64 km à l’est de la ville de Québec. L’événement eut vite une portée internationale, certains passagers étant de puissants hommes d’affaires américains, et fut couvert par le journaliste Roger Lemelin, déjà auréolé par le succès de son roman Les Plouffe, paru en 1948.

Davantage guidé par la curiosité que la sympathie — même si le couple Guay-Morel fut un temps ses voisins —, Lemelin s’est présenté aux funérailles de Rita Morel, et le nouveau veuf soi-disant éploré lui a fait cette confidence : « C’est dans l’épreuve qu’on reconnaît ses vrais amis. Je prends note de tous ceux qui viennent ; j’ai la mémoire longue. » Malheureusement pour lui, celle de l’écrivain aussi, longtemps après que Joseph-Albert Guay fut devenu le suspect numéro un, reconnu coupable, puis pendu le 12 janvier 1951. « Au moins, je meurs célèbre », aurait-il déclaré avant son exécution.

Quelques décennies plus tard, Lemelin allait brasser les cartes de cette histoire d’attentat, de chantage, de meurtre et d’adultère pour l’apprêter à la sauce de la fiction dans Le crime d’Ovide Plouffe (1982), transposé deux ans plus tard pour la télé et le cinéma par Gilles Carle et Denys Arcand. Même la série télévisée Les grands procès, dans les années 1990, allait revenir sur cette tragédie impliquant deux complices qui ont eux aussi connu la potence : Généreux Ruest et sa sœur Marguerite Ruest-Pitre, celle-ci ayant eu le triste honneur d’être la dernière femme à être pendue au Canada, en 1953, un an après son frère.

Lumière sur un procès

Eric Veillette sait mieux que quiconque à quel point la fiction jette un voile souvent opaque sur les véritables événements. Passionné d’archives judiciaires, cet historien autodidacte a revisité de multiples affaires criminelles (Répertoire des procès des condamnés à mort du Québec, L’affaire Dupont. Saga judiciaire), et constaté que le jugement populaire est parfois plus cruel, ou sans nuance. « Après la sortie de mon livre L’affaire Aurore Gagnon. Le procès de Marie-Anne Houde, on m’a reproché de “rétablir les faits”, s’esclaffe au bout du fil celui qui travaille aussi comme technicien en documentation. En ce qui concerne Aurore, ce qui a été produit sur le plan culturel ne comporte pas beaucoup de vérités, même si c’est grâce à tout cela que l’on en parle encore aujourd’hui. » Cette victime d’une autorité parentale tyrannique est décédée le 12 février 1920, mais n’a jamais cessé de vivre dans l’imaginaire collectif.

Joseph-Albert Guay, son épouse Rita Morel et sa maîtresse Marie-Ange Robitaille n’ont pas atteint la même renommée que « l’enfant martyre », même si au début des années 1950, la ville de Québec est devenue célèbre grâce à cette affaire qui défraya la chronique. Dans le premier tome de Sault-au-Cochon,« Le crime du siècle », Eric Veillette poursuit son minutieux travail d’investigation et d’immersion, car une de ses motivations, lorsqu’il fait revivre un procès, c’est que le lecteur « se glisse dans la peau d’un des jurés, pour se faire sa propre opinion ».

Et pour accomplir ce travail, l’auteur s’est lui-même plongé, dès 2014, dans des masses de documents disponibles à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (pour le procès des deux complices), de même qu’à Bibliothèque et Archives nationales du Canada (pour le procès Guay, soit plus de 7000 pages de transcriptions sténographiques). De cette montagne d’archives, Eric Veillette n’a pas voulu prendre de raccourcis ni n’a privilégié les synthèses, le lecteur se retrouvant devant des pans importants des interrogatoires et des plaidoiries au cours de ce premier procès retentissant. Les deux autres tomes feront ensuite toute la lumière sur la naïveté, les contradictions et les zones d’ombre de Généreux Ruest, horloger à la santé chancelante, et de Marguerite Ruest-Pitre, que certains considèrent comme une pauvre victime innocente emportée par les événements.

Criminels d’occasion

C’était aussi l’impression d’Eric Veillette, renforcée par la vision qu’en offrait l’épisode de la série Les grands procès. « En plongeant dans la réalité du procès, on voit mieux sa personnalité », souligne celui dont la passion pour les affaires judiciaires remonte à sa jeunesse. Amie de Joseph-Albert Guay, qui était aussi son créancier, Marguerite Ruest-Pitre s’était procuré les bâtons de dynamite pour la fabrication de la bombe qui allait pulvériser le Douglas DC-3 en plein vol, une bombe en partie fabriquée par son frère Généreux.

Ce qui témoigne autant de leur méchanceté que de leur insouciance… dont celle de Guay, selon Eric Veillette. « Dès avril 1949, il veut se débarrasser de sa femme et s’adresse à Lucien Carreau [il demande à ce jeune tailleur d’empoisonner Rita Morel pour la somme de 500 $], qui refuse. Mais l’intention criminelle est présente, de même que la manière d’arriver à ses fins : il n’achète pas la dynamite, il ne se déplace pas [à l’aéroport de Québec], il ne touche à rien. Mais il manipule les autres. »

Ce passionné d’intrigues judiciaires à la sauce québécoise (« Tous les dossiers m’intéressent, même ceux des inconnus, et il y a encore des kilomètres d’archives à explorer ! ») fait aussi ses délices des répercussions que celles-ci ont sur le présent. Avant de mettre la touche finale au troisième tome de cette affaire autrement plus complexe que celle réinventée par Roger Lemelin, l’auteur aimerait en savoir plus sur les passagers qui ont partagé le triste destin de Rita Morel — certains l’ont déjà contacté à l’annonce de la parution du livre —, de même que sur la fille de Joseph-Albert Guay, très jeune au moment des faits.

« Marie-Ange Robitaille a changé de nom après cette affaire, alors je peux comprendre que la fille du couple Guay-Morel ne veut peut-être pas être retrouvée… » Et ne risque pas de se plonger dans une minutieuse reconstitution qui en dit aussi beaucoup sur le climat puritain et étouffant du Québec des années 1950.

Sault-au-Cochon. Tome 1 - Le crime du siècle.

Eric Veillette, Les éditions de l’Apothéose, Lanoraie, 2021, 430 pages