Le 18e Prix littéraire des collégiens à «Ténèbre», de Paul Kawczak

Le grand jury formé d’élèves des collèges et des cégeps a choisi «Ténèbre», de Paul Kawczak (La Peuplade).
Photomontage: Le Devoir Le grand jury formé d’élèves des collèges et des cégeps a choisi «Ténèbre», de Paul Kawczak (La Peuplade).

N’ayant pu se tenir tel que prévu le 9 avril au Salon international du livre de Québec, la remise du 18e Prix des collégiens s’est déroulée en distanciel sur le site Facebook de l’événement jeudi soir. Le grand jury formé d’élèves des collèges et des cégeps a choisi Ténèbre, de Paul Kawczak (La Peuplade), roman d’aventures où un géomètre belge est mandaté par le roi Léopold II pour démanteler l’Afrique.

« Pour le portrait percutant d’une âme mélancolique à la dérive… Pour sa démarche d’écriture extrêmement poussée et engagée, alliant un ton à la fois didactique et poétique… Pour ses personnages en quête de repères et la description de tissus familiaux complexes au sein d’une intrigue savamment ficelée… Pour le jeu de miroirs époustouflant entre un conflit sociopolitique de grande envergure et le déchirement interne du protagoniste… Pour sa représentation crue d’un enjeu à la fois intemporel et profondément d’actualité… Pour ses descriptions décomplexées d’une sexualité débridée mais émancipatrice et pour sa dénonciation de la masculinité toxique… Pour l’apothéose de violence lyrique qui ouvre et clôt le roman, pour l’horreur représentée de façon aussi dérangeante que belle et déchirante… pour l’écriture bouleversante qui, en elle-même, suscite de vives émotions… Pour son caractère à la fois choquant et sublime, comme le lingchi de Xi Xiao, pour ses nombreuses références intertextuelles qui en font une ode à la littérature, le Prix littéraire des collégiens 2021 est remis à Ténèbre de Paul Kawczak (La Peuplade) », ont annoncé Maxime Ouellet du Cégep Beauce-Appalaches et Clara Coderre du Collège Jean-de-Brébeuf, qui représentaient les collégiens lors de la cérémonie.

« J’ai découvert des choses dans mon roman que personne n’avait vues jusque-là, dont des oppositions fondamentales qui sautent aux yeux une fois qu’on les voit, confie le romancier, interrogé après la remise de prix par Le Devoir. Par exemple, un étudiant m’a fait remarquer que les figures du chien et du serpent, très présentes dans le livre, sont détournées. D’habitude le serpent est menaçant et le chien l’ami de l’homme ; dans mon livre, c’est le serpent qui va consoler et le chien qui va être une menace castratrice. Il y avait finalement toute une inversion d’un inconscient collectif qui s’organisait dans le livre à laquelle je n’avais jamais pensé une seule seconde. J’étais vraiment très impressionné par la qualité des interventions. »

« Même si le roman se passe à une autre époque, il fait écho à la nôtre, aux inégalités sociales dont on a beaucoup parlé dans la dernière année. C’est un roman qui exacerbe le désir d’aventures, qui peut-être va chercher le côté enfant en nous, mais qui parle de thèmes très adultes. Ce n’est pas un roman qui nous prend par la main ; c’est la force du roman, de ne pas nous infantiliser, mais de laisser l’enfant vivre en nous », explique Maxime Ouellet, qui ne croit pas que la pandémie ait influencé le choix du jury.

Rappelons que les autres finalistes de cette 18e édition étaient Tireur embusqué, de Jean-Pierre Gorkynian (Mémoire d’encrier), Une joie sans remède, de Mélissa Grégoire (Leméac), Chasse à l’homme, de Sophie Létourneau (La Peuplade) et Mammouth, de Pierre Samson (Héliotrope).

« Les cinq romans avaient des thèmes qui étaient tellement d’actualité que ça revenait constamment dans les discussions, se souvient Clara Coderre. Il n’y en avait aucun duquel on ne pouvait pas sortir un message ou un thème beaucoup plus large. Je trouvais que c’était une richesse exceptionnelle parce qu’on ne discutait pas seulement des mots, mais des sujets, du contexte, de la manière que c’était représenté. Tout ça a nourri beaucoup de réflexions et de discussions. »

Présidé par Manon Dumais, responsable des contenus littéraires au Devoir, le jury de sélection du 18e Prix des collégiens était composé du critique au Devoir Christian Desmeules, du professeur titulaire au Département d’études françaises de l’Université du Nouveau-Brunswick (Fredericton), essayiste et critique à la revue Nuit Blanche Patrick Bergeron, de la postdoctorante du CRILCQ et autrice Clara Dupuis-Morency et de la responsable des pages culturelles au Devoir Louise-Maude Rioux Soucy.

Doté d’une bourse de 5000 $, nommée Bourgie-Lemieux, du nom des deux fondateurs du prix, Claude Bourgie et Bruno Lemieux, par le RIASQ, le Prix vise à promouvoir la littérature actuelle auprès des collégiens en encourageant l’exercice du jugement critique.

Une édition 100 % covidienne

Pandémie oblige, les organisateurs du Prix des collégiens ont dû repenser à la formule des délibérations régionales et nationales, lesquelles se sont déroulées sur Zoom. Ainsi pour faciliter les délibérations finales tenues jeudi soir, seulement deux des cinq romans ont été retenus, Ténèbre et Tireur embusqué.

Julie Gagné, professeure de littérature au Cégep régional de Lanaudière à l’Assomption, a dévoilé que les enseignants réfléchissaient depuis des années à un format idéal afin d’éviter les frustrations que pouvaient ressentir certains collégiens plus timides lors des grandes délibérations nationales réunissant les porte-parole des 59 collèges.

« Avec l’arrivée du RIASQ et la pandémie, on s’est dit que c’était le moment idéal pour tester une nouvelle formule et que si on se trompait, on reviendrait en arrière. Finalement, l’expérience a été positive. On ne veut pas sacrifier le regroupement à Québec pour la remise du prix au Salon du Livre de Québec, mais je pense que cette formule leur a permis d’aller plus loin dans leur engagement, leur réflexion, leurs échanges, leur participation. Il n’y a pas eu de sacrifices sur la qualité des débats, sur la qualité de la lecture : c’est un vrai Prix des collégiens ! », assure la professeure.

« On a parfois perdu en spontanéité dans les échanges sur Zoom ; par contre, les temps de parole peuvent être mieux contrôlés, ce n’est pas simplement la personne qui parle le plus fort ou le plus vite qui est entendue. Il y a comme un système un peu plus démocratique avec l’outil de la petite main qu’on lève qui ne m’a pas du tout déplu. Cette année il y a eu des aspects positifs, mais la littérature demeure plus vivante et éclatée quand elle se fait en personne », pense Clara Coderre.

Malgré les changements positifs, la 18e édition comptait moins d’élèves que les années précédentes. « Beaucoup d’étudiants ne sont plus capables de faire des Zoom. On en a perdu environ 200, mais il y a eu autant de collèges participants, soit 59. Selon les chiffres que j’ai reçus il y a deux semaines, on avait 723 étudiants. Je trouve ça excellent », affirme Véronique Julien, adjointe à la direction du RIASQ.

Ravi que son roman a été lu par plus de 700 collégiens de différentes régions et réalités, Paul Kawczak conclut sur une note politique : « Quand on voit l’engagement dont témoigne le Prix des collégiens et parallèlement l’inconséquence que peuvent avoir certains dirigeants en sacrifiant l’écologie, le culturel, le social qui ne les touchent pas, mais vont toucher ces jeunes-là, je pense qu’il est temps d’inverser le discours et d’écouter précisément cette génération qui est engagée, qui a quelque chose à dire, qui est ouverte sur le monde et à qui l’avenir appartient beaucoup plus qu’à quelques hommes de plus de 50 ans au pouvoir qui n’ont que leurs intérêts à leurs yeux. »