Esprit inuit

La romancière inuite
Norma Dunning
Photo: Emily Welz La romancière inuite Norma Dunning

Dans la chambre d’hôpital, l’infirmière en service ne sait pas que la déesse Sedna, accompagnée des Esprits, s’apprête à accueillir son patient inuit mourant dans sa toundra natale. Elle ne sait pas non plus que l’Esprit de l’Hôpital chuchote le prénom du patient mourant dans l’oreille d’une femme en train d’accoucher, assurant ainsi la transmission de la mémoire des ancêtres.

L’esprit inuit, c’est ce qui traverse le délicieux recueil de nouvelles Annie Muktuk, de Norma Dunning, qui vient d’être traduit chez Mémoire d’encrier. Sur la couverture, il y a cette toile d’Annie Pootoogook, Woman at Her Mirror, où une femme nue, au corps imposant, se brosse les cheveux, devant son miroir, chaussée de talons hauts rouges.

Cette femme, c’est Annie, écrit d’ailleurs Norma Dunning dans les remerciements consignés à la fin du recueil.

Annie Muktuk, c’est donc une jeune femme inuite, qui donne son corps à gauche et à droite, souvent à des Blancs, en cultivant l’espoir de se rapprocher du grand amour un jour. En fait, elle s’appelle Annie Mukluk. Muktuk, c’est un surnom, qui désigne, en inuktitut, un repas composé de peau et de graisse de baleine. Dans le recueil de Norma Dunning, on se sert de ce repas pour attirer les filles.

Dans chacune de ses nouvelles, Norma Dunning introduit un personnage de l’entourage d’Annie. On découvre ses amis, sa famille, ses ancêtres, si ce n’est Annie elle-même. Mais on découvre surtout l’esprit inuit, cet humour omniprésent, les ancêtres qui rôdent toujours même s’ils sont morts depuis longtemps, et que l’on consulte à l’occasion. Il y a ces trois sœurs qui sont placées au pensionnat ensemble, puis séparées. Il y a ce rapport avec l’autre, le Blanc, qui se trouve presque toujours de l’autre côté du fossé. Mais pas toujours.

Il y a Husky, par exemple, un Blanc qui a épousé trois femmes inuites, qui a appris leur langue et qui leur a assuré une descendance. Husky, c’est aussi le grand-père de Norma Dunning, comme elle le précise à la fin de la nouvelle, « un agent de la compagnie de la baie d’Hudson en poste à Poorfish Lake, et un homme ayant choisi de s’assimiler à rebours, passant de la vie de Blanc à la vie d’Inuit », écrit-elle. Il y a cette sensualité à fleur de peau, cette vitalité sans censure, à la fois crue et candide.

Le livre est parsemé de mots en inuktitut non traduits, pour lesquels on n’a pas inscrit de lexique. Des mots comme angakkuq, qui désigne une figure d’autorité spirituelle, ou anaana, qui veut dire maman, ou encore pillurittitaq, « le respect que l’on doit à celui qui mérite d’être choyé par les siens ».

Dans la vraie vie, Norma Dunning écrit les légendes de ses ancêtres et enseigne les savoirs autochtones dans la ville d’Edmonton. Et ces ancêtres, ils sont partout au fil des pages. Ils ont laissé des traces, des pistes, des indices derrière eux pour que leurs descendants les déchiffrent. Et pour qu’ils retrouvent leur chemin, même en pleine tempête.

Annie Muktuk

★★★★

Norma Dunning, traduit de l’anglais par Daniel Grenier, Éditions Mémoire d’encrier, Montréal, 2021, 200 pages