Voyager par les pages d’un extrême à l’autre

Photo: Marcel Mochet Agence France-Presse

En janvier 2018, le documentariste français Frédéric Brunnquell s’embarquait, le temps d’une « marée » de deux mois, à bord du Joseph Roty II, le plus grand navire de pêche battant pavillon français — 90 mètres de long et un équipage de 55 hommes.

Témoin privilégié de plusieurs semaines de pêche au merlan bleu dans l’Atlantique Nord, entre Terre-Neuve et le Groenland, où l’objectif est d’engloutir à fond de cale des tonnes et des tonnes de poissons qui seront transformées en une pâte qui finira par se retrouver, après transformation, emballée sous vide dans toutes les épiceries. « Le lien entre notre existence sur les flots et ces bâtonnets est impossible à établir. Le surimi orange, maquillé au safran, aromatisé au goût de crabe, est un produit industriel intraçable. »

Version littéraire de son documentaire diffusé en 2018, Hommes des tempêtes est lui aussi terrifiant à plusieurs égards. Parce qu’il s’agit une épreuve physique et psychologique qui n’est pas à la portée de chacun. Mais aussi parce qu’il nous donne à voir — et en partie seulement — ce que l’homme, à travers la pêche industrielle, fait subir aux océans.

À bord de ce véritable monstre marin, installé dans la cabine la plus inconfortable du navire qu’il partageait avec deux autres personnes — celle que les marins nomment le ghetto —, à côté de l’usine et juste au-dessus de la cale-congélateur, Frédéric Brunnquell a fait le choix de s’intéresser surtout à l’aspect humain de la pêche en haute mer. Même si pointe quand même ici et là un début de critique. « La pêche est un monde terrible, la quintessence du capitalisme. Seuls comptent le tonnage dans la cale, le gain de l’armateur, le salaire de l’équipage. »

Avec pour seul et unique but de capturer trois cents tonnes par jour de Micromesistius poutassou, ces marins vivent neuf mois par année sur l’océan dans la puanteur et la saleté, l’humidité et la rouille, la solitude, la promiscuité et la routine. Ils n’ont souvent jamais vu les arbres en fleurs au printemps ou sont absents pour la naissance de leurs enfants.

Mais aux yeux de Brunnquell, qui nous fait naviguer par moments entre Victor Hugo et Conrad, « ils racontent la condition humaine, le goût des hommes pour l’ailleurs, le besoin de fierté, celui des rêves inaboutis, et l’obsession de la conquête qui se paie de tant de douleurs ».

Un romantique anglais

Entre le vacarme à fond de cale d’un chalutier et le silence relatif des grands espaces écossais, c’est une sorte de grand écart.

L’Anglais Neil Ansell, baroudeur, écrivain et journaliste pour la BBC, a entrepris d’explorer certains recoins perdus de l’Écosse, en particulier une région des Rough Bound of Lochaber, dans le nord-ouest des Highlands. Un territoire isolé qui a la réputation d’être le dernier espace sauvage de Grande-Bretagne.

Au fil d’une année, Ansell y raconte ses randonnées dans Voyage au pays du silence, précis de « nature writing » et d’observation lente, où le temps et la solitude sont aussi des matières premières. Cinq visites dans ce terrain isolé et difficile d’accès, consistant chaque fois en une semaine de marche solitaire et de réflexion, à la recherche du moment parfait. Pour ce romantique, qui a raconté dans Deep Country (jamais traduit en français) ses cinq années à vivre en autarcie dans les montagnes du pays de Galles, c’était aussi une forme de continuité, mais dans le mouvement.

Ses journées s’écoulent dans l’observation des animaux, l’évocation de ses souvenirs, la pluie et les terribles midges, des moucherons du même genre que nos brûlots, dont se souviennent sans nostalgie tous ceux qui ont un jour visité l’Écosse. Déjà sourd d’une oreille depuis l’enfance, l’auteur y évoque aussi sa perte progressive de l’ouïe. Un handicap qui le force, à l’évidence, à mieux regarder.

Traversée de l’Antarctique

Grand reporter depuis 2003 pour le magazine The New Yorker, David Grann est l’un des nouveaux maîtres du reportage littéraire aux États-Unis. Son quatrième livre, The White Darkness (intraduisible en français, bien sûr), dérive d’un article paru dans l’hebdomadaire américain et raconte l’aventure fatale de l’aventurier et officier de l’armée britannique Henry Worsley, obsédé par les exploits du mythique aventurier polaire Ernest Shackleton (1874-1922).

Parti plusieurs fois sur les traces de Shackleton (dont il possède même la boussole, comme un fétiche), il a entrepris de traverser l’Antarctique en solitaire et sans assistance à la fin de l’année 2015 — une folie terrifiante que Worsley, 55 ans, va presque réussir.

Un titre intéressant mais plutôt mineur dans la bibliographie de David Grann, à côté du Diable et Sherlock Holmes (éd. du Sous-Sol, 2019), fascinante anthologie de reportages, ou encore de La cité perdue de Z (Robert Laffont, 2010), autre récit non fictif d’une obsession particulièrement mortelle.

Après 69 jours et 1469 kilomètres, alors qu’il ne lui restait que 48 kilomètres à parcourir, malade depuis des jours, au bord d’une « extinction totale », Worsley va devoir marcher sur son orgueil et demander du secours. Trop tard, puisqu’il mourra quelques jours plus tard d’une péritonite le 24 janvier 2016 à Punta Arenas, au Chili.

Tout ça pour ça ? Un grand tableau blanc sur lequel espérer tracer son nom. « Il n’y a rien d’autre à voir qu’une blanche noirceur », disait Henry Worsley à propos de l’Antarctique. Un voyage intérieur autant qu’une épreuve physique extrême, baigné d’une drôle de lumière, mélange d’obstination, de folie et de courage.

 

Hommes des tempêtes | ★★★ ​1/2 | Frédéric Brunnquell, Grasset, Paris, 2021, 224 pages // Voyage au pays du silence | ★★★ ​1/2 | Neil Ansell, traduit de l’anglais par Béatrice Vierne, Hoëbeke, Paris, 2021, 224 pages /// The White Darkness | ★★★ | David Grann, traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj, Éditions du Sous-Sol, Paris, 2021, 160 pages