Tableaux poétiques sans concession

Photo: Luis Robayo Agence France-Presse

Disparitions

Germaine Beaulieu se tient bien malgré elle tout près de la mort, forcément, quand meurent des proches, des frères, ceux qui autour se délitent. Poésie radicale et frontale dont l’écriture témoigne des déchirures, des brisures. Et ce n’est pas le désespoir qu’elle y découvre, mais l’urgence de se dépasser, d’atteindre une conscience d’être. Comme elle le dit si bellement : « J’imagine des lettres, des mots, un sens du vivant. » Mais reste que la question se pose, en ces temps terribles : « Faut-il aimer mourir, se donner jusqu’à l’abandon du plus précieux ? »

La question étonne, mais il faut savoir que Derrière la nuit s’ouvre sur l’accompagnement d’un mourant, regardé, analysé, perçu comme un livre ouvert sur un message secret, sinon occulte. C’est sans concession (le titre de la seconde partie n’est-il pas « Sans la mort où irions-nous » ?) et pourtant, le recueil induit la beauté d’un amour indéfectible, une compréhension immanente de ce qui part, de ce qui va. « Une volée d’oiseaux noircit le ciel, paraboles [dit-elle]. Tu disparais, je ne te vois plus. Je te prête une forme, un poème. »

La poète se tient ici sur le fil ténu qui délimite des territoires flous, ceux du vivant et de l’absence, ceux de la conscience et du grand silence d’après. Précaire et audacieux défi que celui-là. Voici une proposition radicale qui évite la complainte au profit de la lucidité, qui confronte l’inadmissible, qui met des mots sur ce qui garde si bruyamment le silence. Pour ce faire, elle retourne à sa naissance qu’elle compare à ce déchirement, parlant de ce déchirement qui exulte au moment de la venue au monde : « Ma vie, chagrins nus, abandonnés au lever du jour. À même un écho intemporel, je vagis. »

Au bout de cette noire aventure, ne reste que cette question essentielle : « Comment trouver l’angle juste, une phrase trempée d’espoir ? Je serre fort les mots, je veux, dans les veines du récit, un peu de cœur. » Et refermant le livre, nous accédons aussi à cet espoir que, du noir, nous puissions sortir, que, de la voix, surgissent une certaine vérité et l’embellie.

La déferlante

La consolatrice des affligés parle, parle et parle encore en un seul poème en vers libres de plus de 125 pages. C’est étourdissant et fascinant. Et lire ce recueil enivre, car s’y développe du sens, réellement, malgré le trop-plein, car la douleur d’exister, la frayeur et le besoin d’exister traversent de part en part cette parole osseuse, fracturée, d’une poète qui en redemande, qui décrit la vie, sa vie, sa dérive et ses angoisses, ses besoins et ses plaisirs. Et elle l’avoue, candidement : « j’ai une maladie qui s’appelle / le goût de vivre ». Nous avions écrit notre admiration dans ces pages (voir Le Devoir, sept. 2012) devant Je te trouve belle mon homme (Écrits des Forges 2012) ; or, ce nouveau livre est encore plus convaincant.

Reprenant la figure de la Vierge Marie, Consolatrice des affligées, l’autrice ne sait trop si elle console ou si elle veut l’être à tout prix. Et ce besoin de l’autre, quel qu’en soit le pourquoi, se développe au plus près du monde dont elle craint les voix et dont elle ne saurait se passer. Elle s’adonne alors à un exercice de conscience de soi, avouant : « je cherche la poésie / je cherche mon courage / je pensais que j’avais disparu / je suis encore là / bizarre bizarre / je me libère / je respire / c’est ça l’amour / c’est la liberté ».

Si c’est parfois tout à fait déjanté, comme lorsque l’autrice se demande « qui passe son été à raser / le crâne des poupées ? », c’est aussi savant, avec des références à Eluard, à Nelligan et à d’autres. Il faut s’attarder à une description magnifique de l’un des Calligrammes les plus connus : « personne à mon avis ne désire que j’explique / l’utilité de la fontaine à pleurer des colombes / quand il s’agit d’Apollinaire qui pleure / des colombes comme une fontaine ». Cette beauté s’exerce à partir d’un mal-être qui se répand au fil du poème au rythme d’une anxiété palpable.

Nous y percevons sans cesse une fureur sous-jacente, un cynisme profond, une colère prégnante qui accentuent une indignation devant ce qu’il faut bien cerner comme l’idée angoissante de l’insignifiance à vivre, du non-sens parfois du quotidien. Mais chaque fois, là un oiseau, là le titre d’une chanson, ou encore l’évocation d’un plaisir anodin couvrent le noir ambiant.

Étourdissant, ce recueil mérite une lecture lente, comme s’il nous fallait pénétrer les arcanes d’une survie entêtée.

Récits des souffrances

Dans « L’hiver, bagatelles pour un massacre », premier « récit » des Tableaux d’hiver, tableaux d’été, le « je » s’exprime en tant que « métis » et, dans un cri ininterrompu, au fil d’un long poème, se révolte devant le massacre de Wounded Knee, en décembre 1890, les « Indiens » pris pour cible. Révolte contre les premiers usages de la mitraillette. Révolte contre la bêtise humaine assoiffée de sang.

Et disons-le, Jean-Marc Desgent ne renonce à aucune violence pour en bien faire saisir l’outrance. Ainsi, après les actes de barbarie qui ont mené à un carnage, « l’Armée a engagé une dizaine de cultivateurs / pour qu’ils creusent, creusent, creusent un charnier : / lits terreux, lits glacés, / chambres froides horizontales, / chambres froides à viandes mortes, / paradis terrestres de glace pour corps anonymes. » C’est radicalement à glacer le sang, sans aucune censure, à la démesure même des actes posés au fil des balles, au fil de l’épée contre hommes, femmes, jeunes filles enceintes, enfants.

Il s’agit là du premier récit de ce livre, car tels sont présentés les poèmes, six en tout. Rien ne nous sera épargné au fil des textes. Le second récit, « L’été, une certaine odeur de vermine », débute ainsi : « Ma vie est une longue suite de rats errants, / vivants, voraces, agressifs, / aux petits yeux magnifiques ». Récit de l’extermination de la vermine, comme le premier fut celui de l’extermination des « Indiens », comme le troisième sera celui d’une jeune fille assise dans son lit devant la photo d’une femme assassinée, peut-être bien devant une femme assassinée ; le quatrième, celui d’un fuyard qui a failli mourir sous la lame d’un couteau ; le cinquième celui du « ça » d’où surgissent des images hallucinées de glace et de mort ; le sixième, enfin, celui de l’exclusion de l’utérus, du souvenir inhabitable du premier lieu d’avant.

Ce recueil traduit un projet parfaitement réussi, est l’incarnation même de ce qu’un projet entièrement accompli peut donner. Voilà une œuvre composite, à la fois submergée de violence, sinon d’outrance, et d’une grande sensualité et d’une non moins grande beauté. Parfois très proches de la nouvelle, les textes racontent mais aussi dérivent du côté du sens, du poétique.

Cette œuvre met en jeu une mémoire de la douleur, constamment, celle qui risque de nous mener à la mort, chaque fois qu’elle s’ouvre sur la guerre, sur les abandons ou plus simplement sur le risque de vivre, pleinement, dans les images du monde.

 

Derrière la nuit | ★★★★ | Germaine Beaulieu, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2021, 118 pages // La consolatrice des affligés | ★★★★ | Marie-Ève Comtois, Le Quartanier « Série QR » no 152, Montréal, 2021, 135 pages /// Tableaux d’hiver, tableaux d’été | ★★★★ | Jean-Marc Desgent, Poètes de brousse, Montréal, 2021, 64 pages. En librairie le 20 avril.