Des lapins et des monstres

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On a beau se méfier des tactiques des éditeurs pour promouvoir leurs petits, lorsque l’un d’eux a été salué par Margaret Atwood et Lena Dunham, en plus d’avoir remporté le Ladies of Horror Fiction Award en 2019, on baisse sa garde.

Écrit par la Bostonnaise née à Montréal Mona Awad (13 Ways of Looking at a Fat Girl, Penguin Canada, 2016), Lapin est un délectable roman fantastique qui met en scène une étudiante en littérature solitaire et en panne d’inspiration d’une université de Nouvelle-Angleterre.

N’ayant pour seuls camarades qu’Ava, étudiante en arts ayant les yeux de Bowie, et Jonah, aspirant poète carburant aux antidépresseurs, Samantha Heather Mackay déteste à s’en confesser un quatuor d’amies se surnommant entre elles Lapin et qu’elle a rebaptisées Duchesse, Cupcake, Poupée Creepy et Vignette.

Afin de ne plus se sentir isolée dans les ateliers d’écriture auxquels elle assiste avec les quatre « conassescapades », Samantha consent à se rendre à l’une de leurs soirées privées. Dès lors, leur amitié sera si fusionnelle — « T’es dans une fucking secte », l’avertira Ava — qu’elles finiront par devenir une entité parlant à l’unisson où Samantha fera tache malgré sa bonne volonté.

« Lapin, t’es dégueulasse, on dit. T’es tellement dégueulasse, oh mon Dieu. Mais on t’aime quand même, Lapin, t’es comme notre petit bébé malade et extraterrestre qui a l’air d’un vieillard dégueu, comme pas mal tous les bébés aux yeux de tout le monde sauf leur mère. »

Avec sa description sans pitié des rapports de force entre les marginaux et les filles populaires, Lapin renvoie aux comédies pour ados cultes, dont Heathers. Et lorsque l’ensemble bascule dans l’horreur sanglante, sans perdre de son jubilatoire humour noir, c’est comme si Tina Fey avait emprunté au Frankenstein de Mary Shelley et à L’île du docteur Moreau d’H. G. Wells pour revisiter le roman de Rosalind Wiseman lui ayant inspiré la comédie Mean Girls.

Tandis que le récit horrifiant touche à sa fin, Mona Awad amène le lecteur là où il ne l’attendait pas en dévoilant ce qui s’est réellement passé dans la dernière année universitaire de Samantha. En résulte un récit initiatique aux effluves gothiques d’une rare originalité sur l’amitié, la création et l’affirmation de soi.

Comme les six doigts de la main

À l’instar de Mona Awad, Neal Shusterman, auteur de la trilogie La faucheuse (Robert Laffont, 2017, 2018, 2020), explore sur un registre fantastique le besoin d’appartenance et l’amitié. S’adressant à un lectorat « young adult », Éclats d’étoile (premier tome d’une trilogie parue originalement en 1995) met en scène six adolescents de 15 ans aux caractéristiques singulières qui, à l’apparition d’une supernova, constatent qu’ils sont reliés les uns aux autres par une force surnaturelle — un peu à la manière des héros de Sense8, série des sœurs Wachowski.

Dillon se plaît à provoquer des accidents. Deanna a peur de tout. Winston rapetisse comme Benjamin Button. Tory a le visage et le corps couverts de pustules. Michael tombe les filles et attise la haine des garçons. Lourdes engraisse à vue d’œil sans prendre une bouchée. Ensemble, ils découvriront leurs réels pouvoirs, seront confrontés littéralement à leur démon intérieur et devront décider s’ils iront du côté du Bien ou du Mal. « Nous possédons peut-être les âmes les plus puissantes au monde… mais elles ont été infestées par les pires parasites ayant jamais existé. »

Métaphore pas toujours subtile et manichéenne de l’adolescence, Éclats d’étoile contient son lot de catastrophes spectaculaires — il est d’ailleurs étonnant que Shusterman, scénariste pour la télé et le cinéma, n’ait pas encore adapté sa trilogie à l’écran — et de confrontations hormonales entre ados pour satisfaire le jeune lecteur. En revanche, ce dernier trouvera peut-être que les personnages demeurent sommaires et que les scènes s’emboîtent mécaniquement au gré d’un rythme monotone. Le deuxième tome réservera-t-il plus de surprises ?

Tueries en série

Après La lignée (Presses de la Cité, 2009, 2010, 2011), trilogie mettant en scène un prêteur sur gages devenu chasseur de vampires, le cinéaste Guillermo Del Toro (Le labyrinthe de Pan) s’allie de nouveau au romancier Chuck Hogan (Le prince des braqueurs, Points, 2009 — adapté au cinéma en 2010 sous le titre The Town) pour créer le mystérieux Hugo Blackwood (hommage à Algernon Blackwood, créateur du concept de « détective de l’occulte ») qui pourchasse les entités maléfiques depuis le… XVIe siècle.

Alors que six entités monstrueuses s’étaient emparées chacune de l’âme des ados d’Éclats d’étoile, celles du premier tome des Avides se plaisent à voyager d’un corps à l’autre afin de semer le chaos puis de mourir avec extase : « Tout à coup le corps de Leppo s’affaissa, comme si quelque chose, une sorte d’entité, l’avait quitté au moment où il était mort. »

À travers des scènes d’une cruauté sans nom, Del Toro et Hogan proposent une vision cauchemardesque de l’Amérique des années 1960, en compagnie d’un jeune policier afro-américain, Earl Solomon, et des années 2000, où l’on suit une recrue du FBI, Odessa Hardwicke. Rage au volant, violence conjugale, racisme, massacre : les auteurs ne nous épargnent aucun détail sur la monstruosité de l’être humain.

Malgré ses qualités narratives et son habile mélange de roman policier, d’horreur, de fantastique et de merveilleux, Les avides peine à sortir des sentiers battus. Mené tambour battant, le roman fait alterner avec fluidité les différentes époques où se déroulent les trois enquêtes, mais échoue à rendre crédibles les rapports entre les personnages. Quant à la figure tragique romantique de Blackwood, elle n’a pas encore assez de substance pour marquer l’imagination. Pas de doute, Del Toro s’avère meilleur réalisateur qu’écrivain.

 

Lapin | ★★★★ | Mona Awad, traduit de l’anglais par Marie Frankland, Québec Amériques « La Shop », Montréal, 2021, 443 pages // Éclats d’étoile Livre 1 | ★★ ​1/2 | Neal Shusterman, traduit de l’anglais par Cécile Ardilly, Robert Laffont « R », Paris, 2021, 300 pages /// Les avides Les dossiers Blackwood – 1 | ★★★ | Guillermo Del Toro et Chuck Hogan, traduit de l’anglais par Agnès Espenan, Flammarion, Montréal, 2021, 383 pages

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