Peter Handke, l’art de la fugue

Peter Handke est l’auteur de longs romans, de courts essais, de pièces de théâtre, de poésie et de traductions — il nous a aussi donné les dialogues du sublime film «Les ailes du désir», de Wim Wenders.
Photo: F. Mantovani Peter Handke est l’auteur de longs romans, de courts essais, de pièces de théâtre, de poésie et de traductions — il nous a aussi donné les dialogues du sublime film «Les ailes du désir», de Wim Wenders.

Né en 1942 dans une famille de la minorité slovène de Carinthie, dans le sud de l’Autriche, Peter Handke est l’auteur de longs romans, de courts essais, de pièces de théâtre, de poésie et de traductions — il nous a aussi donné les dialogues du sublime film Les ailes du désir, de Wim Wenders. Il poursuit depuis plus de cinquante ans une œuvre majeure.

En témoigne avec force Les cabanes du narrateur, l’anthologie de poids qui paraît dans la collection « Quarto », où on peut le suivre depuis Les frelons (1965, traduit en 1983), son tout premier roman, jusqu’à La grande chute (Gallimard, 2014) et sa Conférence du Nobel en 2019, comme autant d’escales d’un long voyage intérieur. Une somme à laquelle il manque peut-être quelques titres, dont Mon année dans la baie de Personne et La nuit morave (Gallimard, 1997 et 2011).

Il y aurait peut-être mille façons d’approcher l’œuvre de Peter Handke et de la « faire parler ». Choisissons celle de la fugue et du mouvement perpétuel.

Comme dans Le recommencement (Gallimard, 1989), où un homme dans la quarantaine, héritier d’une lignée d’émigrés slovènes en Carinthie, raconte le voyage qui l’a mené, à vingt ans, sur les traces de son frère disparu en Yougoslavie. Dans Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille(Gallimard, 2000), encore, un pharmacien de Taxham, près de Salzbourg, raconte à l’écrivain-narrateur le voyage initiatique qui l’a mené depuis l’Autriche jusqu’en Andalousie.

Par une belle journée de début d’août, le narrateur de La voleuse de fruits (sous-titré « Aller simple à l’intérieur du pays »), semblable mais différent des narrateurs de la plupart de ses romans, quitte sa paisible banlieue du Sud-Ouest parisien, cette « baie de Personne » bordée de forêts — qui ressemble à Chaville, où Handke est installé depuis 1991 — pour se rendre à sa maison de campagne en Picardie.

C’est une avancée minutieuse du narrateur masqué, qui bute à chaque foulée, comme sur la racine d’un arbre, sur des images surgies du passé, des pensées, des odeurs, un flot d’images et de sensations. Viennent aussi percer à l’occasion des échos de la crise sociale : grèves, attentats, personnes sans domicile.

Le narrateur imagine l’histoire d’une « voleuse de fruits », Alexia, 25 ans, une marginale qui effectue à peu de chose près le même voyage pour aller rendre visite à son petit frère. Elle qui depuis l’adolescence est « en proie au besoin de fuguer », une injonction qui la pousse à se soustraire à la foule, comme une condition pour mieux voir et pour mieux entendre.

« Toute la méthode de Peter Handke est précisément là : parvenir, à force de concentration, à ce point d’intimité où celui qui écrit bascule en celui qui le lit », écrivait Georges-Arthur Goldschmidt, qui a traduit presque toute l’œuvre de Handke, dans un petit livre qu’il consacrait à son œuvre en 1988. C’est ce qui fait sa grandeur et sa simplicité.

Son soutien à la Serbie et sa présence en 2006 aux funérailles de Slobodan Milosevic, l’ancien président de la République yougoslave accusé de crimes contre l’humanité et de génocide, ont fait scandale. Et l’attribution du Nobel de littérature en 2019 a fait grincer les dents à certains qui voudraient faire de l’écrivain autrichien une sorte de Céline ou de Rebatet. Handke, né en pleine Seconde Guerre mondiale d’une Slovène et d’un soldat allemand qu’il n’a jamais connu, qui pensait pouvoir s’échapper de l’histoire et de la « chaîne des malédictions », a été rattrapé par l’histoire. Par surplus d’empathie ?

À la fin, l’écrivain est seul maître à bord et il n’a jamais hésité à « donner au lecteur des verges pour [l]e battre ». C’est un enfant solitaire qui écrit contre et pour le monde entier, qui cherche beaucoup et ne trouve pas toujours. « Les narrateurs de Peter Handke sont des chevaliers errants », écrit dans la préface de ces Œuvres choisies le critique Philippe Lançon.

Et cette solitude fondamentale est ce qui permet au narrateur de La voleuse de fruits d’être attentif à ce qui vibre autour de lui, à l’existence des autres et même des plus petits : les stridulations d’un grillon, un vol de chauve-souris, l’humanité de ceux qui n’ont rien. Épopée mélancolique, l’œuvre de Peter Handke est une puissante école du regard.

Dans J’habite une tour d’ivoire en 1972 (traduit en 1992 chez Bourgois), Peter Handke écrivait : « Longtemps, la littérature a été pour moi le moyen, si ce n’est d’y voir clair en moi, d’y voir tout de même plus clair. Elle m’a aidé à reconnaître que j’étais là, que j’étais au monde. »

C’est un peu la fonction de ces « cabanes du narrateur », qui font référence aux minuscules cabanes qu’on trouvait en plein champ, dans la plaine autrichienne, où les paysans prenaient leur repas pendant leur journée de travail. Pour l’écrivain, c’est un espace pour mieux entendre sa propre voix et un lieu où se mettre à l’abri de la tempête. Et dans les carnets d’À ma fenêtre le matin, Handke l’exprimait avec une certaine clarté : « — Où voudriez-vous vivre ? Dans le récit. — Quand voudriez-vous vivre ? Au temps du récit. — Pourquoi voudriez-vous vivre ? Pour le récit. »

 
Les usages littéraires de Thomas Bernhard et de Peter Handke au Québec
Louise-Hélène Filion, Nota Bene, Montréal, 2021, 460 pages
 

Bel exemple d’« appropriation productive », Louise-Hélène Filion a consacré en 2017 une thèse de doctorat aux « usages littéraires de Thomas Bernhard et de Peter Handke au Québec ». L’ouvrage savant examine romans, nouvelles et recueils de poèmes québécois parus entre 1989 et 2011 qui proposent un dialogue avec les œuvres des deux écrivains autrichiens. Pour preuve que les influences ne proviennent pas que de la France ou des États-Unis sont ainsi passées à la loupe de « l’affiliation » les œuvres de sept écrivains québécois : Normand de Bellefeuille, Diane-Monique Daviau, Denise Desautels, Nicole Filion, Catherine Mavrikakis, Rober Racine et Yvon Rivard — grand lecteur et relecteur de Handke.

La voleuse de fruits // Les cabanes du narrateur. Oeuvres choisies.

Peter Handke, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, Gallimard, Paris, 2021, 400 pages // Peter Handke, traduit de l’allemand, Gallimard « Quarto », Paris, 2020, 1152 pages