«Va me chercher Baby Doll»: mère poquée, fille perdue

Le récit s’avère un émouvant plaidoyer en faveur de la réconciliation.
Jean Kazemirchuk Le récit s’avère un émouvant plaidoyer en faveur de la réconciliation.

Née dans une petite ville du nord de l’Ontario au sein d’une famille pauvre marquée par la violence et l’alcoolisme, Cartouche, de son vrai nom Florence, a bamboché, voyagé et accumulé divers boulots pendant sa prime jeunesse. À 25 ans, en voulant protéger une jeune Anichinabée qui se faisait violer, elle a commis l’irréparable. « Je ne voulais pas le tuer. Je le faisais payer pour tous les salauds de la planète, mon père et mon oncle y compris. J’étais dans un état second. Je me suis retrouvée dans un pénitencier pour femmes. Homicide involontaire. »

Deux ans après sa sortie de prison, où elle a purgé une peine de dix ans, Cartouche reçoit une demande de Thérèse, dite Manouche, ex-prostituée, receleuse et entremetteuse, qu’elle a connue entre les murs : « Pour la société, c’est une personne mauvaise à cause de tout ce qu’elle a fait, mais pour moi, c’est plus qu’une amie : c’est ma deuxième mère. »

Atteinte d’un cancer du sein, Manouche veut que Cartouche lui ramène sa fille de 18 ans, Camille alias Baby Doll, afin de l’empêcher de s’enfoncer davantage dans la toxicomanie et la prostitution. « Baby Doll ressemble à un animal blessé avec ses cheveux en bataille et son maquillage défraîchi. C’est encore une petite fille. Une petite fille qui n’a pas eu d’enfance. »

Misérabiliste, Va me chercher Baby Doll ? Pas du tout ! Le quatrième livre de Lucie Lachapelle (Rivière Mékiskan, Les étrangères) est d’une beauté brute et lyrique comme une chanson de Johnny Cash ou de Richard Desjardins (l’autrice suggère même une playlistdans les dernières pages). Narré par Cartouche, qui ne fait pas dans la dentelle, ponctué des lettres coups-de-poing de Manouche à Baby Doll, ce road trip identitaire porteur d’espoir nous entraîne dans les bas-fonds du Québec, de l’Ontario et de la Saskatchewan, mais les âmes qu’on y rencontre ne sont pas toutes perdues.

Anges vagabonds et bons samaritains croiseront ainsi la route de Cartouche, qui risque sa vie à chaque station. Au bitume, aux motels miteux et bars mal famés s’oppose la nature dans toute sa splendeur où la narratrice trouve réconfort et rédemption. Ce qu’elle connaît de la forêt, Cartouche le tient de Dan, ex-amant métis, et d’Amanda, Anichinabée dont elle s’est liée d’amitié en prison. À travers cette dernière, la romancière célèbre la résilience des femmes autochtones.

Avec son œil de documentariste (La rencontre, 1994), Lucie Lachapelle dépeint sans fard une dure réalité et s’interroge avec la même pertinence que dans ses précédents récits sur les répercussions de l’alcoolisme, de la toxicomanie et de la violence conjugale chez les moins nantis. Plus qu’une éprouvante fresque sociale doublée d’une ode à la sororité et à la maternité, Va me chercher Baby Doll s’avère un émouvant plaidoyer en faveur de la réconciliation des peuples, des classes et des générations.

Va me chercher Baby Doll

★★★ 1/2

Lucie Lachapelle, XYZ « Romanichels », Montréal, 2021, 188 pages