Marie Hélène Poitras, sous les victuailles, la violence

«J’ai fait toutes les folies que je voulais faire, se réjouit Marie Hélène Poitras. Ça faisait très longtemps que je n’avais pas eu le grand privilège de pouvoir écrire chaque jour.»
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir «J’ai fait toutes les folies que je voulais faire, se réjouit Marie Hélène Poitras. Ça faisait très longtemps que je n’avais pas eu le grand privilège de pouvoir écrire chaque jour.»

Un magnum de champagne. Des abricots noyés dans du xérès. Une bouteille d’armagnac. Une autre de monbazillac. Un verre de chartreuse. Du cognac.

Si La désidérata est arrosée, si les « rires de bulles de crémant » s’y font entendre, si les délices y débordent, l’inquiétude, l’ignominie et les parts d’ombres y abondent également. Sous les mignardises, la monstruosité. Sous les confiseries, la crapulerie. Du sordide mijoté pendant des années.

« Je suis arrivée à la littérature avec un livre très noir, mon plus sombre, dans lequel la violence faite aux femmes était centrale et frontale », rappelle Marie Hélène Poitras au sujet de Soudain le Minotaure, paru chez Tryptique en 2002. Le décor de son nouveau roman est peut-être plus pittoresque, mais en coulisses, le mal s’étend.

À l’origine de l’étincelle, pourtant, un climat de gourmandise et de sensualité. En 2014, l’écrivaine remporte le prix France-Québec pour Griffintown, paru chez Alto. Le prix en question : une tournée d’un mois dans l’Hexagone. « C’était comme une fête des sens, se souvient la chroniqueuse littéraire au Devoir. J’ai goûté aux meilleures spécialités locales. J’ai découvert une France que je ne connaissais pas. Des petits villages charmants, des forêts, des manoirs de pierre. »

Elle a aussi découvert, à Cugand, le lieu de provenance de son ancêtre. « Quelque chose sur mon identité. » Elle s’en est inspirée pour créer un personnage de peintre portant le patronyme Poedras. « Un nom qui ressemble au mien. Ce n’est pas anodin. »

Rien ne l’est dans La désidérata, livre rempli de gugusses et de troussepinette, où les personnes au parler coloré affluent au marché, où un Dalmatien dévore des oiseaux, et où une femme effacée arrive à l’avant-plan pour se mettre à écrire furieusement. De façon « jaillissante et volcanique ». Comme Marie Hélène a écrit, elle aussi, ce récit à la fois intemporel et férocement actuel qui lui a permis de décrypter l’Histoire, de tordre ses secrets, de les ressentir jusque dans la peau. « Des fois on est au théâtre, des fois on est dans un tableau. Mais je voulais montrer que ce cadre a été fabriqué. Qu’il n’existe pas pour de vrai. Quand on en sort, tout s’arrête. »

Les coutures craquent, Marie Hélène les montre. Elle déplie son décor, le replie, l’ouvre, le referme, le laisse en dormance, le ramène à la vie. « Je suis fascinée par Dogville de Lars von Trier, dit-elle. Par ces maisons dessinées par terre, par ces personnages qui entrent et ressortent. J’adore ces codes, ces jeux sur la forme. »

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir L'écrivaine Marie Hélène Poitras

Ici, elle joue beaucoup avec les comptines pour enfants. Parfois en exergue, parfois intégrées au texte, ces chansonnettes se révèlent dans toute leur étrangeté. « Souvent, on en connaît les deux premiers couplets. Ceux d’après, on les a oubliés. Mais certains sont tellement traumatisants ! Ils ont une candeur bafouée, parfois un sous-texte incestueux. C’est surprenant qu’on ait fredonné tout ça à nos petits chérubins. »

Étonnants aussi, ces classiques comme Savez-vous planter les choux ? Quels choux ? « Ou l’affaire de l’escargot. Trempez-le dans l’huile, trempez-le dans l’eau. De quoi ils parlent ? »

Ce dont parle Marie Hélène, c’est le merveilleux et le méprisable, le magique et l’horrifique. La question des origines et le manque de réponse qui l’accompagne. « La création et la procréation. Le désir et la métamorphose. »

À l’image de celle que traversent ses quatre protagonistes principaux. Que ce soit en transcendant la colère, en demandant pardon pour son passé, en se libérant de l’oppression, en devenant enfin soi-même. « C’est si bon d’être soi », réalisera d’ailleurs l’héroïne qu’elle nomme d’abord Jeanty. Jeantylle, quand elle embrassera sa vraie identité. Un personnage que Marie Hélène a confié, en cours de création, à son amie, l’écrivaine et lectrice sensible Chris Bergeron. « Je lui ai demandé d’être comme une bonne fée et de se pencher sur son berceau. »

Clair-obscur

Dans La désidérata, la mue des mentalités arrive aussi par la transformation des habitudes alimentaires, des modes de production. Le vin se fait orange, le tofu et le tempeh remplacent les têtes de sanglier et le boudin. « Je brouille les notions temporelles. Nous ne savons plus à quelle époque nous sommes. »

Marie Hélène Poitras sait par contre que ce roman, elle l’a vécu fort et intensément. Dans ses pages, on lit : « Écrire rend puissant. »

« J’ai fait toutes les folies que je voulais faire, se réjouit-elle. Ça faisait très longtemps que je n’avais pas eu le grand privilège de pouvoir écrire chaque jour. »

Les privilèges, elle les dissèque dans son conte. Ceux que l’on perd, ceux que l’on n’a jamais connus, ceux qui nous ont été injustement enlevés. Mais les choses vont changer. Car unefemme arrive au village de Noirax « pour redresser l’ordre du monde. » Cette femme « vit plus violemment que les autres », « passe d’un désir à l’autre ». Elle a faim de toutes ces choses dont les tables débordent. Mais surtout faim d’égalité, de justice. Une justice réparatrice. « Il aurait été trop facile de, comment dire ? mettre le feu, de tout détruire et de quitter. C’était tentant d’aller vers une finale lourde. Mais si au lieu de plonger le domaine dans le chaos, je mettais plus de la lumière ? »

Marie Hélène met aussi, bien à l’abri dans une armoire aux parfums, des fioles aux noms évocateurs et troublants. La chasse à courre, L’eau de protection. « Certaines odeurs peuvent vraiment réveiller des souvenirs… » Notamment les souvenirs d’œuvres qui nous ont précédés. Dans ce cas-ci, L’apparition du chevreuil, roman d’Élise Turcotte auquel elle rend hommage. « Ce tout petit livre m’a vraiment marquée dans sa façon d’aborder la question de se faire confiance, de s’écouter dans ses inquiétudes. De résister. »

Elle n’a toutefois pas pu résister à se donner « une licence poétique » en ce qui a trait aux descriptions de végétation. L’une de ses directrices littéraires, l’écrivaine Catherine Leroux, lui a signalé qu’elle faisait pousser ses champignons à la mauvaise saison. Résultat : dans cette forêt imaginaire, « il y a quelque chose de spécial. La chlorophylle est plus forte. »

La force d’écrire le mot FIN, elle, est mentionnée par une protagoniste. Trois lettres qui veulent tout dire quand on s’apprête à boucler un tel texte. Qui viennent accompagnés d’une « fébrilité jubilatoire ». « Mais est-ce que mes personnages savent qu’ils sont faits de papier, de pixels et d’encre ? Vite, vite ! Il faut qu’ils se dépêchent parce que le décor est en train de se déconstruire sous leurs pieds. Il faut qu’ils arrivent là où ils doivent arriver. Parce que bientôt, ce sera fini. »

 

Extrait de «La désidérata»

« Entre à Noirax, Aliénor. Allez, mange, goinfre-toi. Siffle le champagne, croque la poire chaude, mords dans la chair, lape le gras brûlant. Prends tout ce qui de la corne d’abondance se rendra à ta fourchette et ne remercie personne. Tu es ici chez toi. Bienvenue dans la Malmaison. »

La désidérata

Marie Hélène Poitras, Alto, Québec, 2021, 198 pages



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