Toutes les langues sont fragiles

Une bande dessinée tirée de l’ouvrage «De racines et de mots» 
Illustration: Les Éditions du Septentrion Une bande dessinée tirée de l’ouvrage «De racines et de mots» 

Les langues sont fragiles, voire mortelles. En particulier, bien sûr, dans les milieux où elles sont minoritaires. C’est ce qui ressort du recueil de nouvelles historiques De racines et de mots, sur la persistance des langues en Amérique du Nord, dirigé par Émilie Guilbeault-Cayer et Richard Migneault et publié aux Éditions du Septentrion.

Les directeurs du recueil ont voulu ici conjuguer deux passions, l’histoire et la littérature, en une formule innovante, soit celle de la nouvelle historique. « Au départ, on avait chacun une passion partagée. Émilie est une historienne qui a une passion littéraire, et moi je suis un littéraire qui a une passion pour l’histoire », résume Richard Migneault.

On y parle du français, bien sûr, celui des Acadiens déportés, celui, oublié, des Franco-Albertains de Plamondonville, celui des soldats du Canada français invités à déserter pendant la Première Guerre mondiale. Mais on y parle aussi du tutchone des Autochtones du Yukon, du ladino ou judéo-espagnol, du huron-wendat et de l’abénaquis, ces langues du pays dont la flamme vacille, qui frôlent, ou ont déjà atteint, l’extinction.

Ensemble, ils ont voulu rassembler des historiens, des géographes, des ethnologues et des littéraires autour d’un thème. « La langue est un sujet qui rejoint tous les auteurs, dit Émilie Guilbeault-Cayer. Ça nous permettait d’exploiter l’histoire. La langue a de multiples dimensions : par le biais identitaire, politique ou par le biais du vocabulaire. » Le résultat est éclaté, parfois un brin didactique.

Pendant 100 ans, la langue huronne-wendate n’a existé que dans les rouleaux de cire où l’ethnologue Marius Barbeau l’avait captée, enregistrant ses derniers locuteurs à l’endroit qu’on appelait alors Jeune-Lorette, près de Québec. Et c’est grâce à ces rouleaux que les Hurons-Wendats de Wendake ont pu bâtir, en 2011, un programme de revitalisation de leur langue ancestrale disparue.

Cette histoire, baptisée Entre deux torrents, est relatée et romancée par Isabelle Picard dans le recueil.

Et la francophone de l’Ouest Dellamen Chevigny, née Plamondon, n’a pas pu transmettre sa langue à sa descendance, raconte Valérie Lapointe-Gagnon, assistée de Kyrsti MacDonald, dans la nouvelle Plamondonville.

Descendante de la famille francophone Plamondon, de Saint-Norbert, qui a émigré vers le Michigan avant de revenir s’établir en Alberta, près du lac La Biche, Dellamen Chevigny a commencé à enseigner le français à 12 ans, sous l’impulsion de son père, Joe, qui craignait pour la survie de la langue.

« Elle a 27 élèves à sa charge de niveaux différents », écrit Valérie Lapointe-Gagnon. Plus tard, lorsqu’elle est mariée, la Saskatchewan attire des membres du Ku Klux Klan, qui mènent des campagnes « anti-catholiques et anti-français ». Même les enfants de Dellamen Chevigny finiront par perdre leur langue maternelle.

Dans Poil-aux-pattes, la nouvelle de Marie-Ève Bourassa, le lieutenant-colonel Tancrède Pagnuelo, qui a vraiment existé, incite les soldats du 206e bataillon à déserter durant la Première Guerre mondiale. Mais les autres personnages peuvent avoir été inventés.

Si les textes du recueil sont romancés à différents degrés, tous sont inspirés d’une histoire vraie. « Nous-mêmes, on ne connaît pas la part de fiction dans chaque nouvelle », dit Émilie Guilbeault-Cayer.

D’autres créations abordent plutôt la langue par le vocabulaire. Dans La question à cent piastres, c’est par la bande dessinée que Francis Desharnais et Louis-Pascal Rousseau expliquent l’origine du mot « piastre » au Québec. Il s’agissait à l’époque de piastres espagnoles, obtenues en Nouvelle-France par le commerce avec l’Espagne, à une époque où les devises étaient rares.

De racines et de mots. Persistance des langues en Amérique du Nord

Sous la direction d’Émilie Guilbeault-Cayer et de Richard Migneault. Éditions du Septentrion, Montréal, 2021, 247 pages.