Le lâcher-prise, de l’Orient à l’Occident

Martine Letarte
Collaboration spéciale
Pour prendre le chemin du lâcher-prise, Félix Tanguay explique qu’il faut considérer trois dimensions indissociables: la relation à soi, la relation à l’autre et la relation à Dieu.
Photo: Stefano Zocca / Unsplash Pour prendre le chemin du lâcher-prise, Félix Tanguay explique qu’il faut considérer trois dimensions indissociables: la relation à soi, la relation à l’autre et la relation à Dieu.

Ce texte fait partie du cahier spécial Religions

Lorsqu’on remonte loin dans l’histoire, le lâcher-prise est présent de façon indépendante dans les cultures occidentale et orientale. C’est ce qu’a découvert Félix Tanguay, auteur de L’expérience de la falaise. Si la définition du lâcher-prise varie selon la culture, une chose demeure : le dégonflement de l’ego est essentiel pour y arriver.

Lâcher prise devant une situation amoureuse difficile, accepter ses limites, prendre la vie comme elle se présente ou simplement se relaxer. Lâcher prise peut signifier tout et rien à la fois. Félix Tanguay a voulu y voir plus clair. Dans ses recherches, il est tombé sur la métaphore de la falaise présente à la fois en Orient et en Occident.

Elle circulait déjà dans le courant protestant aux États-Unis lorsque l’auteur Oliver Alden Taylor l’a incluse en 1835 dans Brief Views of the Saviour. Il y raconte l’histoire d’un voyageur qui s’agrippe à un buisson en tombant d’un précipice. C’est alors qu’un étranger se place sous lui, tend ses bras et lui assure que c’est en lâchant prise qu’il sera sauvé.

« Taylor explique que le voyageur représente les pécheurs que nous sommes et que l’étranger symbolise Jésus. Lâcher prise, ici, veut donc dire croire en Jésus, s’abandonner à sa parole et à sa volonté », explique Félix Tanguay dans son ouvrage.

En Orient, la métaphore de la falaise a aussi une présence historique notamment dans les koans, ces anecdotes racontées par les maîtres bouddhistes à leurs disciples. Dans Le recueil de la falaise verte, un ouvrage qui présente des koans compilés vers le début du XIe siècle, on trouve celui-ci : « En fait, tu dois lâcher de tes mains le bord du précipice, avoir confiance en toi et accepter l’expérience. Par la suite, tu reviendras à la vie. »

« J’ai trouvé fascinant de voir que le lâcher-prise est une expérience commune universelle tout en étant enrobé de la culture de chacun », note l’auteur, joint à son domicile de Lévis.

La confiance envers l’existence

Après avoir partagé les fruits de ses recherches, Félix Tanguay, qui a obtenu un baccalauréat en histoire et fait des études de deuxième cycle en linguistique et en sciences des religions, propose sa définition. « Le lâcher-prise serait une expérience intérieure de régénérescence psycho-spirituelle, de transformation du cœur, survenant involontairement et naturellement lorsqu’une personne a épuisé toute la force de sa volonté et de son ego et n’a d’autres options que de laisser place à la force de la vie, qui libère, comble et élève. »

Le lâcher-prise si recherché n’est toutefois pas facilement accessible. « Le lâcher-prise implique d’avoir une vision optimiste de l’existence, de penser que la vie est bonne et sensée, de savoir et de sentir que nous avons une valeur intrinsèque, de croire qu’il y a peut-être une force plus grande que soi, d’avoir l’assurance qu’en s’abandonnant, l’être sera rempli par la vie, à même une source nouvelle d’énergie. Or, dans une société telle que la nôtre, rien n’est moins évident que cette conception », écrit M. Tanguay dans L’expérience de la falaise.

Il fait référence au monde actuel, où tout doit être prouvé avec une démarche scientifique. « Tout ce qui renvoie au plus grand que soi, à croire en quelque chose est souvent vu comme une béquille, constate l’auteur. Il y a un tas de préjugés, et l’histoire n’aide pas. C’est difficile de revenir vers une transcendance. »

Cinq pratiques universelles

Pour prendre le chemin du lâcher-prise, l’auteur explique qu’il faut considérer trois dimensions indissociables : la relation à soi, la relation à l’autre et la relation à Dieu. « Toute pratique spirituelle tend vers ce but : rétablir, améliorer et approfondir ces trois relations pour qu’en résulte un sentiment d’unité, de cohérence, de liberté et de paix. »

Pour réaliser ce travail, il propose cinq pratiques universelles. La méditation, bien sûr. Ensuite, la prière, dans laquelle il retire l’aspect magique. « Comme la méditation, la prière augmente la concentration, mobilise l’énergie, oriente l’action, suscite l’empathie, apaise, augmente la lucidité, favorise le contrôle de soi, permet de cultiver la gratitude, ouvre la porte de l’humilité et permet de traverser les épaisses couches d’espace-temps pour atteindre l’instant, goutte d’éternité », écrit Félix Tanguay.

Ensuite, il évoque la confession ou, plus simplement, le fait d’avouer honnêtement ses torts. « C’est dans la vérité que la vraie relation existe », dit-il.

Dans un monde d’abondance et d’excès, il suggère aussi le jeûne, et même l’abstinence. « C’est très tabou dans notre société, qui est obsédée par la sexualité. Mais il est intéressant de vivre l’expérience de l’abstinence, par exemple pour quelques mois, et de regarder ce qu’il se passe. »

Ce cheminement amène finalement au dégonflement de l’ego, explique l’auteur. « On retrouve cette idée dans tous les milieux et les religions où l’on parle de lâcher-prise. On ne peut pas lâcher prise si on est trop dans l’ego. Le dégonflement de l’ego permet la vraie libération. »

Cette quête qui passe par les relations peut particulièrement résonner dans le contexte actuel d’isolement. « On s’est rendu compte à quel point on a besoin des autres, affirme Félix Tanguay. La pandémie nous a fait prendre conscience que la vie se résume aux vraies relations. »


L’expérience de la falaise, Félix Tanguay, Novalis, 2020, 208 pages

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