Incursions poétiques: «D’une caresse patentée»

Détail de l'illustration du père au graphite tirée du recueil <em>D’une caresse patentée</em>
Photo: Louise Marois Détail de l'illustration du père au graphite tirée du recueil D’une caresse patentée

À l’occasion du Mois de la poésie, Le Devoir, avec la complicité du Bureau des affaires poétiques, donne à lire un poème chaque semaine. Dernier de cinq.

 

Dans une langue pitance
ne pas s’interdire
des liens savoureux
et s’il avait été vrai
se rapprocher
tel un fruit dans la parole
parler dans ta bouche l’ouvrir m’y introduire
semer
des harmonies
des mangeoires

 

*

le sommeil enfoncé
au seuil de ta rencontre je vais
ombres portatives
savante déjà

je goûte sans jamais redouter
ton odeur d’homme
raide

le lit défait
tes bras

tu fais le mort
l’âge enlaidi sur mes lèvres
m’en remettre strictement à elle
cette vérité qui sait tout

*

ni pittoresque ni laconique

mes cheveux dans ta couleur

ma posture est la tienne

sculptée à tes hanches assises

m’empailler de tes os

piailler

jusqu’à ce que je comprenne notre ressemblance

retourne ma peau

*

sur la table
un livre du beurre du pain Weston et des oiseaux
la fenêtre cadre ton ombre
celle de maman
immolée dans ses habitudes
tu dis
y m’ont encore tué c’te nuite

elle
dans un bruissement
docile exhibe ses arcs consoles
elle sait
tient ta tête sans doute
pour t’échapper

je n’ai rien de tout ça
ce qu’elle t’offre en prime
le nu des murs

*

suture des mots de l’ameublement
j’ai dévalé l’escalier
espérant en roses le ciel
espérant le chant des mouches
il n’y eut que mugissement
trottoirs veinules
des craques sales
comme je les aime

plante-la
plante-la ta graine dans le ciment

*

toi aussi tu fugues
les pieds sur le petit tapis dru
le vent dans le moustiquaire
le soleil de la lampe
tes colliers de mouches tes chapelets

je fais provision de tes caresses
car nul doute
encore et aujourd’hui
au pupitre de mes écritures
orales et anales
j’ai tous les mots de ma vie pour te connaître
sauf un

*

heures redoutées
tu avances
tu sembles t’évanouir
le pied à peine levé
l’ombre à peine détachée
du harassement peut-être

assis au bord du lac
tes jambes disparaissent
avalées par des reflets biseautés
réduit
une fois pour toutes

être ne te demande plus rien

*

un portrait est-il réalité

je nous écris
à la mine à l’encre de menstrues
à l’huile vierge à moteur à friture
à l’eau bénite à l’eau du lac
à la suie des saisons mouises
au limon de truite
à la graisse de rôti
au caramel
je nous écris en manque

l’illusion de tout confondre de me déboîter
des traits nous recroisent
ce fin losange des lèvres
seul motif de la ressemblance
et l’ovale méandre
difforme
de face infirme

*

dans les œillets fripés
le ciel décante
la batture des heures
les pièges à prières
à présent
esseulée
je liquide toutes mes prédispositions

*

ta disparition apparaît
dans l’encolure de la fenêtre
me dévisage
tient parole
est exemplaire

soir à l’arrêt
une chaise glissée

en demi-portion
sans le goût à mes lèvres
au vent pourri de la ville

au travail des mains vides
je te répare

*

bâtarde
un mot à dresser
avec pour seul compromis
perdre la paresse

*

printemps stellaire
tout se classifie
tout ordre devient miniature
j’oublie clairement
volontairement
hier
son contour
ton fantôme accroché à ma taille

 

L’autrice

Graphiste, puis poète, Louise Marois a été finaliste pour les Prix du Gouverneur général en 2019 pour son recueil La cuisine mortuaire publié chez Triptyque, Poèmes.