«L’hôtel de verre»: ces vies non vécues

Entre les coulisses de Wall Street, les clubs marginaux, les prisons fédérales et les terrains de camping, l’autrice crée un univers aussi tangible qu’hypnotique.
Photo: Sarah Shatz Entre les coulisses de Wall Street, les clubs marginaux, les prisons fédérales et les terrains de camping, l’autrice crée un univers aussi tangible qu’hypnotique.

Dans Station Eleven, son précédent roman qui connaît un succès monstre depuis sa parution en 2014, Emily St. John Mandel sondait — dans un élan prémonitoire plutôt troublant — l’absence de choix, les perspectives restreintes que laisse entrevoir une catastrophe planétaire ; ici, une épidémie de grippe qui dévastait la grande majorité de la population terrestre.

L’hôtel de verre, sa nouvelle offrande, pose la question inverse : toute vie ne suppose-t-elle pas une « contrevie » que nous n’avons pas vécue ? Parmi l’éventail de chemins qui se présentent à nous, avons-nous choisi le bon ? Ces existences parallèles auxquelles nous avons renoncé sont-elles les fantômes de notre quotidien, condamnées à nous hanter, à nous plonger dans une forme de mélancolie ou de regret perpétuels ?

Dans cette sublime histoire d’errance et de hantise, l’écrivaine d’origine canadienne tisse, à l’intersection de deux événements que tout semble opposer, — l’effondrement d’un réseau financier pyramidal et la disparition d’une femme en mer — une riche mosaïque de personnages, de destins fissurés, de lieux aussi banals que mystiques qui se croisent pour mieux s’emboîter dans une logique poétique implacable.

Vincent est serveuse à l’hôtel Caiette, un établissement dressé au milieu d’une nature sauvage, sur une île près de Vancouver. Une nuit, un étrange message est gravé sur le mur de verre du hall : « Et si vous avaliez du verre brisé » ? Au même moment, elle fait la rencontre de Jonathan Alkaitis, un milliardaire qui lui offre de poser comme sa femme, en échange d’une vie luxueuse, à l’abri des soucis financiers.

Or, le commerce d’Alkaitis n’est qu’une immense pyramide de Ponzi. Lorsque son plan s’effondre, dévastant une dizaine de vies sur son passage, Vincent s’envole dans la nuit, jusqu’à sa disparition, 13 ans plus tard, sur le pont d’un cargo au large de la Mauritanie.

Entre les coulisses de Wall Street, les clubs marginaux, les prisons fédérales et les terrains de camping, Emily St. John Mandel crée un univers aussi tangible qu’hypnotique où chaque détail, affûté comme un morceau de casse-tête, s’emboîte avec les autres dans un mécanisme parfaitement huilé pour mieux exposer les failles du réel et des souvenirs qui le sous-tendent.

Les échos du passé, du présent et du futur se répondent pour mieux s’entremêler ; personnes aimées, trahisons, pertes, échecs… Fantômes de ce qui aurait pu, de ce qui aurait dû. Conséquences involontaires, mais toutes prévisibles, ne serait-ce de la perception erronée que maintient chacun à propos de lui-même, de sa force de caractère, de ses valeurs éthiques, de sa liberté.

L’écrivaine illumine l’humanité trop souvent oubliée dans les dédales d’une crise financière, exploitant avec une précise subtilité l’hypocrisie, le malaise, la culpabilité qui creusent imperceptiblement leur sillage, qui font des ravages souterrains, soucieux de n’épargner personne, même l’innocence, même la bonté. Brillant.

 

Extrait de «L’hôtel de verre»

« Il y a du vrai là-dedans, décide-t-il plus tard, en faisant la queue pour le dîner. Il est possible de savoir qu’on est un criminel, un menteur, un homme sans grande moralité, et en même temps de ne pas le savoir, en ce sens qu’on a le sentiment de ne pas mériter sa punition, d’avoir droit, malgré les faits bruts, à de la clémence, à une sorte de traitement spécial. On peut savoir qu’on est coupable d’un crime très grave, qu’on a volé d’énormes sommes d’argent à de multiples clients et que cela a entraîné la misère pour certains d’entre eux et le suicide pour d’autres, on peut savoir tout cela et néanmoins considérer qu’on est victime d’une injustice quand le jugement tombe. »

L’hôtel de verre

★★★★

Emily St. John Mandel, traduit de l’anglais par Gérard de Chergé, Alto, Montréal, 2021, 392 pages