Avoir un cancer, être en colère, l’écrire

À la faveur des jours de stupeur suivant une chimiothérapie, la Sherbrookoise Sarah Bertrand-Savard s’était mise à découper dans des livres dégotés dans des brocantes.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir À la faveur des jours de stupeur suivant une chimiothérapie, la Sherbrookoise Sarah Bertrand-Savard s’était mise à découper dans des livres dégotés dans des brocantes.

« C’est l’histoire d’un corps coupé et recollé puis d’un cœur égorgé », annonce Sarah Bertrand-Savard au tout début de son premier livre, Les forces vitales. Déposés sur la page : une dizaine de morceaux épars, arrachés à d’autres livres, disposés de façon à former cette nouvelle phrase.

Pensez, au strict plan visuel, à une lettre de menace de film policier ou à une inquiétante missive amoureuse.

À la faveur des jours de stupeur suivant une série de traitements de chimiothérapie, la Sherbrookoise se mettait il y a quelques années à découper — sacrilège ! — dans l’un ou l’autre des livres dégotés par dizaines dans des brocantes, qui se dressaient en monticules dans son appartement. « Puis, j’ai commencé à coller ces mots-là dans des cahiers sans trop me rendre compte de ce dont je parlais », explique-t-elle. Ce dont elle parlait : ce cancer du sein qu’on lui diagnostiquait à l’âge de 34 ans.

Une maladie et des procédures chirurgicales auxquelles ce singulier processus d’écriture / collage, à la fois fastidieux, instinctif et ludique, offrirait un subversif et salutaire miroir. Difficile de ne pas voir dans l’Exacto de la poète-collagiste le scalpel de la chirurgienne procédant à une mastectomie.

Découper, trancher, faire des incisions : un geste que Sarah Bertrand-Savard dépouille momentanément de sa charge violente pour le transformer en geste créateur.

Récit en vers des secousses jonchant la route de la guérison, ce recueil rapiécé est aussi — d’abord et avant tout peut-être — une sorte de grimace adressée aux tenants du sourire en toutes circonstances.

« Ce qui me décrissait le plus, c’est les discours du genre : “Si tu veux guérir, il faut que t’aies des pensées positives.” Pendant que moi, tout ce que je me répétais, c’est que c’est donc ben injuste que j’aie un cancer », explique Sarah au sujet de cette colère que nourrissaient en elle — ironiquement — ceux qui souhaitaient la juguler à tout prix. « À mes proches, je le disais : “Non, je ne suis pas, et je ne serai pas de bonne humeur.” »

Les mots du cancer

C’est presque malgré elle que Marisol Drouin évoquait son cancer dans Je ne sais pas penser ma mort (La Peuplade, 2017), implacable chronique de l’abandon d’un roman en chantier, mais aussi de sa maternité et de son rapport complexe, voire conflictuel, à la littérature.

Littérature qui, au moment de son diagnostic, se sera néanmoins érigée en arme face à un certain vocabulaire ainsi que face aux injonctions qu’il porte en creux.

« La maladie. Le mot. Le crabe. Il est terrifiant », écrit-elle, page 141. « Ce qu’il nomme sans la nommer, c’est la mort. Ce dont tu aimerais parler, mais que tout le monde évite. Même le corps médical (quelle expression étrange). On te parle des traitements et des effets secondaires, mais jamais de la mort. Miser sur la vie. Vaincre. La mort, taboue là aussi. »

Puis, à la page suivante : « Je n’ai rien combattu. J’ai seulement croisé les doigts et fait un acte de foi envers la science. Combattre. Le mot est dangereux. Souffrant. » « C’est comme si, maintenant, il fallait être performante jusque dans sa maladie, bien performer sa guérison, ajoute l’écrivaine en entrevue. Le mot “résilience”, je ne suis plus capable de l’entendre ! Le désespoir, ça existe et il faut le nommer, même s’il y en a toujours qui vont te demander : est-ce que tu sais pourquoi tu l’as eu [le cancer] ? Est-ce que tu penses que c’est psychologique, est-ce que c’est ta façon d’être dans le monde qui était trop négative ? »

C’est comme si, maintenant, il fallait être performante jusque dans sa maladie, bien performer sa guérison. Le mot “résilience”, je ne suis plus capable de l’entendre !

 

Elle s’interrompt, puis lâche un gros « Heille, voyons donc ! » d’incrédulité mêlée d’écœurement, sa réponse à de pareilles sottises. Le discours littéraire, qui sait interroger les a priori et la violence des clichés que charrie le langage, lui « a servi de réconfort ».

Salvatrice sororité

Dans les jours suivant son diagnostic, les amies de Sarah Bertrand-Savard l’ensevelissent de livres de psycho-pop et de témoignages de survivantes. « J’haïssais ça », lance-t-elle en riant fort. Seule la bédé Betty Boob (Casterman, 2017), scénarisée par la Française Véro Cazot et dessinée par la Québécoise Julie Rocheleau, trouvera grâce à ses yeux.

À l’instar des mots découpés composant Les forces vitales, ce livre sans texte dépeint lui aussi une renaissance, bien que sur un ton plus onirique, parfois loufoque. Et comme chez Sarah Bertrand-Savard, le duo Cazot-Rocheleau raconte moins la maladie que tous les chamboulements, douloureux ou heureux, qui peuvent venir à sa suite : rupture amoureuse, désenchantement, reconquête de son corps et de sa sexualité.

Avec un sein en moins, Betty Boob deviendra donc danseuse dans une troupe burlesque. « Je ne voudrais pas que ça sonne trop quétaine, mais notre idée, c’était de montrer comment quelqu’un peut se réinventer en perdant quelque chose, souligne Julie Rocheleau. Elle perd une partie d’elle-même, mais c’est précisément cette perte, ce petit quelque chose de particulier auquel elle accède, qui lui permet d’ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. »

« Ce livre-là m’a tellement aidée à accepter mon propre corps, confie Sarah Bertrand-Savard. Après la maladie, j’expérimentais pour la première fois de toute ma vie le célibat… avec un corps charcuté. Je pleurais en découpant mes mots et en me disant : “Ah, c’est triste, je ne ferai plus jamais l’amour de toute ma vie.” J’en étais convaincue. »

Portrait des excès dans lesquels elle se réfugie après la chimio, comme pour narguer d’un même doigt d’honneur la maladie et la mort, Les forces vitales se conclut dans une célébration de ces salvatrices amitiés grâce auxquelles Sarah est parvenue de nouveau à respirer, sans complètement décolérer, mais en cessant de se consumer de l’intérieur.

« Femme désordre, vous êtes parfaite », écrit-elle, parce qu’il n’y a pas plus beau symbole de la vie qui continue que le désordre.

« On se faisait des 5 à 7 entre filles et j’ai une amie qui nous répétait : “On est toutes croches, on est bordéliques, on ne répond pas aux standards de la société, mais on est parfaites.” Personne ne m’avait jamais dit ça : “Sarah, t’es un bordel, mais t’es parfaite.” »

 

Les forces vitales

Sarah Bertrand-Savard, La Mèche Montréal, 2021,160 pages.