Le volcan Henry Miller

En 1935, dans l'île grecque de Corfou, un Britannique de vingt-trois ans découvre dans les toilettes publiques, comme il aimera le raconter, un livre d'apparence obscène qu'un touriste américain dégoûté aurait abandonné là. Publié à Paris l'année précédente par une petite maison d'édition de langue anglaise, le livre s'intitule Tropic of Cancer. Il est l'oeuvre d'un expatrié américain encore inconnu, Henry Miller, qui, comble de l'ironie, déclare à la même époque: «Aldous Huxley, Gertrude Stein, Sinclair Lewis, Hemingway, Dos Passos, Dreiser... Je n'entends sonner nulle cloche quand j'amène ces oiseaux-là aux chiottes. Je tire la chaîne, et plouf! les voilà dans l'égout.»

Après avoir dévoré le premier roman autobiographique de Miller, le jeune Britannique de Corfou écrit à l'auteur: «Je salue en Tropique du Cancer le manuel de ma génération. C'est un livre à la taille de l'homme qui rejoint directement ces très rares livres que les hommes ont écrits avec leurs tripes.» L'admirateur éperdu, qui a de la suite dans les idées, s'appelle Lawrence Durrell. C'est ainsi que commence la correspondance que Durrell et Miller ont entretenue de 1935 à 1980, année de la mort de l'écrivain américain. On vient enfin de publier les lettres écrites entre 1959 et 1980, inédites en français. Dans le même volume, on a rétabli dans leur intégralité les lettres antérieures qui figuraient dans une édition expurgée.

Les lecteurs francophones découvriront, joint à une lettre de Miller envoyée à Durrell le 6 mars 1973, l'un des très rares poèmes du grand prosateur américain. Ces vers, affectueusement dédiés à son ami et disciple britannique, qui vient alors de publier Vega, recueil de poèmes, apportent aux réflexions de Miller sur l'essence de la littérature et la fonction de l'écrivain un éclaircissement indispensable. «[...] avant de vous lire [...] / Je ne m'étais jamais aperçu que les mots / Peuvent avoir une vie séparée et brutale», écrit Miller, pour qui Vega constitue une révélation.

Jusque-là, le romancier américain n'avait pas accordé d'attention à l'autonomie des mots. Seule comptait pour lui l'autonomie de l'écrivain. Miller allait jusqu'à dire à Durrell en 1958: «Je voulais tellement, tellement, devenir écrivain. (Peut-être pas tant écrire qu'être écrivain.)» Il lui racontait que, vers l'âge de vingt ans, tout en travaillant dans la boutique de son père, tailleur à Brooklyn, il agissait déjà comme un écrivain. «Esclave de la plus imbécile des routines, j'ai éclaté, en dedans», expliquait-il en évoquant les «incroyables dialogues» qu'il tenait intérieurement avec des personnages imaginaires. Impossible alors d'écrire ces scènes. «Par quoi donc commenceriez-vous, demandait-il à Durrell, si vous étiez un volcan en train de couver?»

C'est ce volcan intérieur de l'écrivain, semblable à un «bégaiement divin», qui empêchait Miller, égotiste naïf encore inconscient du pouvoir verbal, de se rendre compte que les mots, une fois agencés par l'artiste, existent désormais par eux-mêmes au point de se dresser avec effronterie contre le créateur de leur agencement. Auteur d'un Henry Miller dont la réédition «revue et actualisée» accompagne la publication de la correspondance intégrale de l'écrivain avec Durrell, Frédéric Jacques Temple met judicieusement en évidence l'opposition instinctive, mais fragile, entre l'homme et l'artiste. En 1939, dans Tropique du Capricorne, Miller s'écriait: «Au diable la littérature! Le livre de ma vie, voilà ce que j'écrirai.» Mais, comme Temple nous le rappelle, l'homme se rapproche de l'artiste et devine la nécessité de l'autonomie de la littérature lorsqu'en 1952, dans Les Livres de ma vie, il affirme: «L'autobiographie n'est que du plus pur roman.»

Dans les lettres à Durrell, Miller n'a pas de meilleur exemple à donner pour illustrer la rencontre fructueuse de l'écrit intime et de l'art du roman que Les Clochards célestes de Kerouac, livre qu'il a lu dès sa parution en 1958. Il admire le jeune écrivain: «Sa prose, soutient Miller, c'est de la poésie. Ou plutôt, c'est le genre de poésie que je reconnais [...] Kerouac, voyez-vous, est proche de moi [...].» De son côté, Durrell, qui perd de son audace en vieillissant, juge l'écriture de Kerouac relâchée et son improvisation narrative abusive. D'une insouciance souveraine, Miller ne s'indigne pas de ce refus de la belle barbarie.

Volcan où se mêlent encore le christianisme, le paganisme, le sexe et la scatologie, Henry Miller se réclame de saint François d'Assise, qui a fait, selon lui, table rase de «trente mille années de civilisation». En 1980, à quatre-vingt-huit ans, il parle à Durrell de ses dernières aquarelles, les «oeuvres d'un mourant», et, comme à vingt ans, il renonce à l'écriture en sachant, cette fois, qu'elle ne renferme rien de moins que la liberté.

CORRESPONDANCE

Lawrence Durrell, Henry Miller

Buchet/Chastel

Paris, 2004, 792 pages

HENRY MILLER

Frédéric Jacques Temple

Buchet/Chastel

Paris, 2004, 252 pages