Esdras Minville, un intellectuel d'hier

Les intellectuels canadiens-français d'avant 1960 sont rarement considérés comme des références essentielles par les penseurs québécois d'aujourd'hui. Cette rupture de tradition, qu'on peut déplorer, s'explique. En effet, quoi qu'en disent certains esprits révisionnistes qui tentent de le nier, la Révolution tranquille marque véritablement une rupture dans l'histoire du Québec et, partant, dans la façon de penser la société québécoise.

La modernité, qui était peut-être en gestation depuis longtemps dans la Belle Province mais qui demeurait néanmoins latente, voire empêchée, s'impose alors dans un mouvement sans retour. Le catholicisme ne disparaît pas, mais il ne constitue plus le coeur de la vie sociale. L'État, paternaliste, devient providence. Le Québec rural perd sa puissance de mythe. Les choses, en gros, et cela a été mille fois raconté, ne sont plus ce qu'elles étaient.

Aussi, cette rupture sociale, économique, politique et culturelle ne pouvait qu'entraîner le déclassement des intellectuels d'hier qui appliquaient leur pensée à des réalités maintenant dépassées. Leur parole conserve une valeur et une nécessité historiques, ce qui n'est pas rien, et plus encore peut-être dans le cas des penseurs de la question nationale, un domaine dans lequel la tradition demeure un relais obligé. Pour le reste, cependant, la révolution, même tranquille, a fait son oeuvre et les nouvelles réalités modernes exigent de nouvelles pensées. La pensée d'Esdras Minville, qui fut un des plus brillants intellectuels clérico-nationalistes de la première moitié du XXe siècle québécois, n'a donc pas survécu au printemps de notre modernité.

Dans une belle étude d'histoire intellectuelle intitulée Esdras Minville: nationalisme économique et catholicisme social au Québec durant l'entre-deux-guerres, le jeune historien Dominique Foisy-Geoffroy, cofondateur et codirecteur de la revue Mens, présente la pensée de cet économiste et sociologue qui a tenté avec acharnement de sortir le Québec du marasme des années 1930.

Minville, qui fut entre autres le premier directeur d'origine québécoise des HEC, constatait alors l'échec du libéralisme, l'infériorité économique des Canadiens français et le dépérissement du monde rural, et entendait remédier à ces problèmes par un programme systématique de remplacement. Ses solutions: décentralisation, corporatisme, coopératisme, État chef d'orchestre mais limité et responsabilité individuelle.

Profondément catholique et convaincu que le politique, le social et l'économique, tous interdépendants, devaient ultimement se mettre au service de «la fin spirituelle de l'homme», Minville adhérait à la doctrine sociale de l'Église tout en cultivant un «souci du réel». Selon lui, un programme de restauration ne pouvait avoir de sens que s'il prenait en compte les particularités de la nation ou de la société à laquelle il s'appliquait. Aux grands principes fondamentaux qui guidaient l'action devait s'ajouter une connaissance approfondie du terrain d'expérimentation. Le traditionalisme, chez Minville, excluait donc l'idéalisme et l'apriorisme que Trudeau attribuait, dans La Grève de l'amiante paru en 1956, à la pensée sociale canadienne-française de la première moitié du XXe siècle.

Fidèle en cela à la pensée clérico-nationaliste de l'époque, l'économiste identifie d'abord l'«insuffisance de pensée ou de caractère» et le «manque d'esprit collectif et national» comme causes des problèmes qui affectent le Canada français. Sa pensée, toutefois, rapidement, évoluera, se raffinera, et ce sont les contraintes structurelles qui remplaceront les causes psychologiques dans l'explication du désarroi canadien-français. La Conquête et l'industrialisation seraient donc les sources des problèmes: complexe d'infériorité, marginalisation économique et manque d'esprit collectif. L'industrialisation, plus particulièrement, aurait «provoqué une rupture de l'équilibre entre les grandes villes (surtout Montréal) et les régions», entraînant des conséquences désastreuses: chômage, pauvreté, dépendance à l'égard des bailleurs de fonds étrangers, aliénation culturelle et atteinte à la «source des forces vives de la nation», c'est-à-dire à la campagne.

Minville, qui fut cosignataire du Programme de restauration sociale de l'Action libérale nationale au milieu des années 1930, proposera donc un plan de redressement ambitieux basé sur les principes déjà énumérés et qui fait la part belle à la colonisation des territoires inoccupés du Québec, mais dans une logique modernisatrice qui n'a que peu à voir avec l'idéalisme d'un Félix-Antoine Savard, par exemple. Ce plan, appliqué à titre expérimental dans la région gaspésienne où était né l'économiste, ne convaincra jamais vraiment les politiciens en place avant de devenir caduc.

«Que peut tirer notre époque de la vie et de l'oeuvre de Minville?», demande, en conclusion, Dominique Foisy-Geoffroy. Compte tenu de ce qui précède, on aurait envie de répondre: pas grand-chose. L'historien retient toutefois trois éléments d'héritage encore valables: «l'exemple inspirant d'un intellectuel intègre [...] enraciné dans son milieu», une leçon de développement économique selon laquelle celui-ci «doit avant tout être le fait de la société civile, de la population elle-même, et non d'un État qui entretient une prospérité quelque peu factice et artificielle à coup d'importantes subventions» et une conception du passé faite de respect et de déférence critique envers l'héritage des ancêtres.

Va, quant à moi, pour le premier et le dernier élément de cette courte liste, mais le second, qui reprend un thème récemment revenu à la mode, me semble beaucoup plus douteux. C'est surtout, finalement, la conception minvillienne d'une économie et d'une politique au service de la dignité et de l'épanouissement humains qui mérite notre déférence et qui peut encore nous inspirer.

Dominique Foisy-Geoffroy a eu raison de rappeler Minville à notre mémoire et il l'a fait de fort belle façon. L'homme, dévoué à son peuple, est une figure importante de notre tradition intellectuelle. L'évolution de nos luttes, toutefois, le relègue au musée.

louiscornellier@parroinfo.net