Roman québécois - La petite fille au regard d'île

Où les écrivains puisent-ils leur fond d'images? En regardant la photo de la petite fille sur la page couverture de Lovelie d'Haïti, certains lecteurs pourraient voir apparaître en surimpression La Petite Fille au regard d'île de l'écrivain haïtien Lyonel Trouillot. La multiplicité des cultures féconde les imaginaires qui nourrissent à leur tour les récits. Enseignant en adaptation scolaire, Sylvain Meunier a côtoyé au milieu des années 1970 des enfants haïtiens fraîchement débarqués à Montréal. Cette expérience est à l'origine de l'écriture de cette trilogie romanesque dont l'action se situe dans le Québec des années 1980 jusqu'à aujourd'hui.

Dans le premier tome, Lovelie, sept ans, est arrachée à sa famille et à sa terre natale, Haïti. Elle se retrouve «restavèk» — mot créole pour désigner les enfants domestiques réduits à une condition proche de l'esclavage — dans une famille bourgeoise haïtienne. Victime d'un réseau de prostitution juvénile, elle est sauvée de justesse par la mère de sa meilleure amie. Lorsque commence le deuxième tome, Le Temps des déchirures, cinq années ont passé.

Lovelie vit dans sa nouvelle famille québécoise, les Brûlotte. Entourée de ses deux meilleures amies, elle connaît enfin des moments de bonheur. Qui a écrit que le bonheur, c'est le chagrin qui se repose? Elle s'amuse, saute dans les flaques d'eau «comme dans un jeu de marelle». Âgée de douze ans, elle fait son entrée au secondaire. La présence massive de jeunes Noirs dans sa classe l'amène à s'interroger sur son identité. Que signifie être noire dans une société majoritairement blanche? «Leurs gestes, leur démarche dansante, les éclats de leurs voix, leur gaieté sonore et même leurs colères brèves et tonitruantes agitaient les eaux profondes de son âme créole.»

La fréquentation de Chomsky, un jeune Haïtien de quinze ans, fragilise sa volonté d'intégration. Envoyé au Québec contre son gré, ce dernier vit avec sa tante pauvre. Désespéré face à son avenir, il demeure convaincu «que les promesses d'une vie heureuse et honnête, fruit de l'instruction, ne sont que des mirages entretenus afin de le soumettre et de l'exploiter». Aucun raisonnement ne semble pouvoir le guérir. «Eh bien, si tu veux mon avis, je trouve que papi Dieu s'occupe pas beaucoup de sa famille», lance-t-il d'un air narquois à Lovelie. Dans le même registre, il faut lire ou relire Le crayon du bon Dieu n'a pas de gomme, de l'écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert.

Le malaise identitaire de Lovelie se dissipe peu à peu grâce à une force de caractère exceptionnelle dont elle a hérité de sa mère, au soutien chaleureux de sa famille adoptive et à celui attentif de son institutrice, madame Moïse, un personnage attachant et haut en couleur.

Pendant ce temps, en Haïti, le climat politico-social demeure extrêmement instable. Le père de Lovelie arrive à Montréal avec ses frères et soeurs et sa nouvelle femme. La réunification familiale devrait être heureuse, elle vient bouleverser l'existence de la jeune adolescente.

Dialogue des cultures

Roman social réaliste, Le Temps des déchirures nous plonge dans une société québécoise en pleine mutation. L'auteur décrit les tensions entre les communautés montréalaise et haïtienne durant les années 1980, alimentées par des préjugés et des méfiances réciproques. De courtes allusions au sort des familles haïtiennes démunies vivant dans les logements insalubres du quartier Saint-Michel, à proximité du «grand vide des carrières Miron», montrent comment les inégalités sociales font le lit de la révolte et de la violence des jeunes du quartier.

Lorsque le vent de l'Histoire tourne à l'ouragan en Haïti, le romancier passe au récit-reportage. Le régime de répression de Jean-Claude Duvalier ne parvient plus à étouffer les colères et les frustrations du peuple haïtien. Le pays sombre dans une longue nuit. L'auteur décrit avec acuité les répercussions au quotidien sur les comportements excessifs des élèves haïtiens-montréalais exacerbés par les images des vagues émeutières qui déferlent sur leur pays d'origine. La chute de Bébé Doc libère les tensions. C'est l'explosion de joie tropicale «sous le ciel et dans la gadoue grisâtres de Montréal». Une femme chante d'une voix chaleureuse et pleine d'espérance: «Lè l a libere, Ayiti va bèl, o na tande... » (Quand elle sera libérée, Haïti sera belle, vous en entendrez parler... »)

S'il est vrai qu'Haïti continue de souffrir «dans son sang, sa chair, son souffle, sa terre et même son arbre généalogique», comme l'a écrit le romancier et poète haïtien Jean Métellus, on se prend à rêver qu'un jour les Haïtiens de l'intérieur et de la diaspora répéteront les mots prononcés récemment par l'ancien président sud-africain Nelson Mandela lors du dixième anniversaire de la fin de l'apartheid: «Le monde nous croyait voués à l'autodestruction... Pour une fois l'Histoire a rimé avec espoir.»

Roland Barthes disait que «le réel n'est pas représentable» et que l'écrivain s'évertue quand même à faire dire aux mots ce qui leur échappe. Sylvain Meunier exprime d'une manière arrondie et bien à lui l'histoire des immigrants qui cherchent à inscrire leur destin dans une autre terre. L'appel au dialogue des cultures lancé dans le premier tome résonne de nouveau dans Le Temps des déchirures. Le romancier écrit avec une aisance égale, tamise ses phrases, parsème son récit d'expressions et de mots créoles qui contribuent à authentifier autant les événements que les émotions. Le regard humain du romancier permet de dépasser la réalité événementielle et sociale du récit.

Il serait intéressant de connaître le regard des lecteurs haïtiens, eux dont la littérature représente une des littératures majeures du monde francophone, créolophone et caribéen, sur le travail romanesque de Sylvain Meunier. Y a-t-il un volontaire dans la salle?