Ici et ailleurs - Incandescente forêt abitibienne

«L'été fut si beau qu'il révéla à chacun des bouts de joie inédite. Le soleil réchauffait la peau. Les yeux ne se lassaient pas de contempler la forêt boréale, dont la beauté naissait de ses infimes variations. Jérémie se souvenait d'être entré parfois dans le bois, comme on entre dans un espace qui évoque, pour soi seul, des nécessités ou des quêtes.» — L'Écrivain public, Pierre Yergeau

Amos, Senneterre, Val-d'Or, Rouyn-Noranda. Des hommes d'ici et d'ailleurs rêvaient de s'y couvrir d'or, creusaient des mines; ils ont surtout trouvé des arbres qu'ils ont transformés en billots sur lesquels ils ont appris à danser en descendant les rivières. Les trembles, les épinettes, ils les ont coupés, les coupent encore, s'enfonçant dans cette «erreur boréale» filmée par Richard Desjardins... Il est écrit que des routes prennent fin en Abitibi, donnant l'impression à qui s'y rend de toucher le bout du monde. Et qu'on ne quitte jamais cette terre quand on y est né, même quand on se transplante ailleurs. Ce lien viscéral au paysage natal, on le saisit en lisant L'Écrivain public (L'Instant même), de Pierre Yergeau, roman qui ouvre une fresque abitibienne portée par un style poétique parfaitement accordé aux paysages âpres et intenses de l'enfance dans la forêt boréale.

Alors qu'il est devenu écrivain public à Val-d'Or, Jérémie Hanse se souvient du temps où il vivait dans un campe avec son frère Georges, sa soeur Mie et leur grand-mère Tony, enfants abandonnés par leur mère Delphine, partie mener sa vie de chanteuse en ville. Pendant que bébé Mie dort dans une marmite, Jérémie et Georges ébouillantent le pékinois aveugle de Monsieur Tsé-Tsé, l'aide-cuisinier de Tony, chien mort qui entrera dans la composition du repas du soir que le Chinois servira aux bûcherons en demeurant stoïque... Ainsi grandissent les enfants, entourés d'hommes et d'arbres. Alors que Jérémie s'enracine, Georges quitte le pays pour Chicago, assuré d'y faire fortune. De là-bas, il écrit à son frère: «Rappelle-toi! L'Abitibi est un exil qui t'appartient. Qui d'autre en voudrait?» Jérémie, lui, sait qu'il ne pourra jamais vivre ailleurs.

Sensualité minérale

La fresque de Yergeau se poursuit avec La Désertion (L'Instant même), roman porté par le point de vue de Mie, petite fille pour qui le monde est un espace trop vaste, démesuré, qui la perd, presque. Mie, qui a tant rêvé d'un avenir prometteur, fera pourtant le sien avec un homme «qui sort avec toutes les guidounes de Val-d'Or» et avec qui elle partagera une vie de bungalow. Une fois seule, vieillie et isolée dans un studio sur le bord de la rivière des Prairies, elle se souvient, elle aussi, du pays de l'enfance. «Pour Michelle-Anne Hanse, l'Abitibi était un grand organisme minéral. Au printemps, elle pouvait sentir le sol se contracter, bouger sous ses pieds. [...] C'était le territoire du consentement. Il fallait dire oui à l'épreuve d'un hiver qui n'en finissait plus, à un soleil si bas qu'il vous aveuglait, l'été. Oui aux taches violettes sur la neige de printemps, aux grappes serrées de bleuets dans les brûlés.»

Le style est tout aussi dense dans Marie suivait l'été (Boréal), de Lise Bissonnette, un roman où la lumière crue de l'été contraste avec la fatalité à laquelle semblent contraints ceux qui vivent dans cette partie du monde. «Les gens de ce pays ne s'accrochent pas. Ils habitent où ils peuvent, le long des routes qui montent vers le Nord, entre les relais de camionneurs. Ils ne font pas de jardins; ils couvrent leurs maisons de papier noir, que retiennent des lattes temporaires. Ils attendent de bouger encore, dans l'indigence qui colle à ceux qui ouvrent le chemin. C'est pourquoi on ne sait rien d'eux.» Parmi eux, il y a Marie, qui suit l'été avec la très voyante Corinne. Elle connaîtra un étranger, l'amour, New York. Fera-t-elle déborder sa vie de l'espace qui l'a vue naître? Elle va se marier, s'installer dans sa vie de femme, et rester. C'est du moins ce qu'on comprend à la fin, mais rien n'est sûr... Un roman évocateur, marqué par une forte sensualité.

Incandescence amoureuse

Est-ce l'aridité du paysage qui exacerbe les sens? Chargé d'érotisme, l'univers créé par Jeanne-Mance Delisle rend compte avec une justesse saisissante de l'incandescence amoureuse. Les titres de ses livres brûlent. On pense à La Bête rouge, à Ses cheveux comme le soir et sa robe écarlate, ou encore à la pièce de théâtre Un oiseau vivant dans la gueule, tous publiés aux Éditions de la Pleine Lune. Son écriture affronte la violence et la cruauté sans se défiler, sans jamais rien simplifier; elle affirme aussi la forte présence amérindienne dans ce coin de pays.

Dans la nouvelle Métis de peau du recueil Nouvelles d'Abitibi (La Pleine Lune), elle donne une dimension quasi mystique à une rencontre entre un homme des bois et une femme mariée. «Elle était happée, dévorée par deux yeux d'oiseau volant très haut, attrapée par des mains de cuir souple, longues et fines, qui pressaient aux endroits où il fallait, jamais en retard, jamais en avance, des mains magnifiques qui faisaient gémir la femme comme une harpe captive d'un sortilège.» Après l'amour, la femme retraverse la forêt pour rentrer chez elle où fils et mari l'attendent, laissant dans le bois la partie éclatée d'elle-même «qui se jetait par terre, se roulait sur l'herbe froide, se lacérait les genoux sur les cailloux pointus».

Écrit sur un mode beaucoup plus (et parfois trop) anecdotique, le roman Darling (Leméac), de Louise Desjardins, raconte l'histoire d'une femme mariée, grande amoureuse de musique country, qui décroche de sa vie familiale pour vivre une passion avec un jeune homme. À bord de sa Lada grise, elle se réfugie avec lui en Abitibi, dans la maison que lui a léguée son défunt père. Ce retour sur la terre natale (prolongé par un accident) lui permettra de réfléchir à sa vie, qu'elle décide de prendre en main en écrivant les chansons qu'elle veut entendre.