Philosophie - Saluer Pétrarque: 1304-2004

C'est le 20 juillet 1304, dans la petite ville toscane d'Arezzo, que naquit François Pétrarque. Banni de Florence, son père était un guelfe ami de Dante qui dut s'exiler en France alors que le jeune Pétrarque n'avait que huit ans. Étudiant en droit à Montpellier, puis à Rome, il revient en France en 1326, pour se fixer définitivement en Avignon. Il voyagera souvent, au nord comme au sud, mais son lieu d'attache demeurera sa maison de la Fontaine de Vaucluse où il composa la plupart de ses oeuvres et rédigea son immense correspondance. Sa vie montre un poète triomphant, reconnu des grands, mais que sa gloire n'aveugla jamais au point de lui faire oublier la richesse de sa solitude et l'importance de son ermitage.

Les chemins de la connaissance de soi

La publication en langue française de la correspondance latine permet d'aller à la rencontre d'un homme complexe, qu'on considère à juste titre comme le fondateur de l'humanisme. Ces lettres, nombreuses et chacune constituant une oeuvre en elle-même — comme le célèbre récit de l'ascension du mont Ventoux, rédigé comme une allégorie du voyage de la vie —, se divisent en deux grands ensembles: d'abord les vingt-quatre livres des Lettres familières, nommées ainsi à la fois en raison de leurs sujets familiers et de leurs destinataires, le plus souvent des proches; ensuite, les Lettres de la vieillesse, en dix-huit livres. Rien ne montre mieux l'importance que Pétrarque leur accordait que le fait que, non seulement il en conservait copie, mais il en faisait exécuter deux copies supplémentaires qui les transformaient en oeuvre littéraire. Comme les grands modèles de Cicéron et de Sénèque, elles avaient d'abord pour fonction de confier à l'écriture les chemins de la connaissance de soi. On y trouve certes une critique impitoyable du mercantilisme florentin, dont Pétrarque ne pouvait que constater les conséquences douloureuses sur la vie paysanne, mais comme y insiste Ugo Dotti dans sa riche introduction, on y observe surtout l'émergence de la conscience moderne: c'est d'abord l'écrivain qui réfléchit, à partir du modèle des Confessions de saint Augustin, sur son histoire à lui. Il la consigne pour la comprendre et la dépasser. L'exemple du Ventoux l'illustre mieux qu'aucun autre: les obstacles, les efforts de l'ascension n'ont pas d'autre but que de reconduire à l'intérieur de soi-même, la beauté du monde étant ordonnée à la découverte de l'intériorité. Cette autobiographie idéale, nous la retrouvons donc fragmentée dans ces ensembles de lettres qui sont autant de miroirs de la maxime qui guidait Pétrarque: vivre, c'est penser.

La constitution des livres correspond à un but qui est à la fois littéraire et spirituel; il ne s'agit pas de suites chronologiques, mais de séries destinées à nourrir l'exercice de la conscience. L'alternance de sujets historiques et moraux, on l'a montré, est structurée dans ce but. Les liens avec les oeuvres comme l'écrit autobiographique intitulé Le Secret sont évidemment très nombreux et ils renforcent la rigueur de cette recherche de la liberté intérieure qui anime toute l'écriture de Pétrarque. C'est cette culture de l'âme que nous appelons encore humanisme, elle compose à la fois le privilège de la vie solitaire contre les servitudes de l'existence politique et la responsabilité d'interpeller les puissants, comme quand il écrit au doge de Venise pour le dissuader d'entreprendre une guerre fratricide.

Cette édition du texte latin des onze premiers livres devrait être complétée en 2006. Nous en devons la traduction française, claire et précise, à André Longpré, qui y consacra de nombreuses années alors qu'il était professeur d'études classiques à l'Université de Montréal. L'appareil de notes est signé par Ugo Dotti, l'auteur de la grande biographie moderne de Pétrarque (Fayard, 1991). On peut lire en complément un passionnant recueil de quatre études de Nicholas Mann sur divers aspects de l'oeuvre: ses voyages, ses rapports avec les peintres contemporains, en particulier Simone Martini, et les portraits qui nous sont parvenus de lui. Prenant comme thème de ses études cette notion du carrefour, de la bifurcation, Mann montre à partir de détails précis l'importance de ces choix dans la quête de Pétrarque. L'oeuvre apparaît alors comme un «voyage à la recherche de soi-même, à la recherche des livres et de sa propre écriture, quête des images et des traces qu'on laissera de soi». Ces études, signalons-le, paraissent chez un éditeur de Grenoble, Jérôme Millon, qui a déjà fait beaucoup pour la connaissance de Pétrarque, notamment grâce aux efforts de Christophe Carraud, traducteur émérite, qui dirige cette nouvelle collection, «Nomina/Omina». Les mots sont des signes, véritable emblème de l'année anniversaire qui s'amorce ce 20 juillet.

Lettres familières. Vol. 1: Livres I-III; vol. 2. Livres IV-VII; vol. 3 Livres VIII-XI

Pétrarque

Introduction et notes d'Ugo Dotti. Traduction d'André Longpré.

Les Belles Lettres, «Les classiques de l'humanisme»

489 pages, 571 pages et 599 pages

Paris, 2002-2004

Pétrarque.

Les voyages de l'esprit. Quatre études.

Nicholas Mann

Préface de Marc Fumaroli

Éditions Jérôme Millon, «Nomina/Omina»

Grenoble, 2004, 126 pages