Incursions poétiques: «Elpénor au sous-sol»

La poète Rachel McCrum
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La poète Rachel McCrum

À l’occasion du Mois de la poésie, Le Devoir, avec la complicité du Bureau des affaires poétiques, donne à lire un poème chaque semaine. Quatrième de cinq.

 
 

Traduction de Jonathan Lamy


Au sous-sol de l’école des beaux-arts,
Elpénor est suspendu, oublié.
 

Homme-oiseau éternel, voltigeant, battant des mains,
il marmonne, rêve encore et encore

d’un toit en Grèce, de voiles blanches
qu’on a hissées sans qu’il le voie.

Ce matin-là, dans un corridor au carrelage rouge
et chaleureux, ses compagnons parlent fort.

Ils attendent des spectateurs.
Ils jouent Some Distillations of Survival.

Comme décor, une teinture de citron et de poussière
dans des vieux flacons usés.

Des histoires qu’ils ont étudiées et révisées, fouillées
comme des charognards sur la plage.
Mais c’est délicat.

Ils ne comprennent pas encore l’échec.
Ils n’ont survécu à rien, excepté ceci.

Personne ne vient. Ils déchirent avec nonchalance
le travail de leurs collègues,

bottant les obscènes bas de nylon rembourrés
en riant, libérant un dauphin gonflable d’un pot de café,

ce qui, en fait, ne veut rien dire
mais a inexplicablement permis à l’artiste de
         remporter une résidence à Gand.

Ils parlent du monde dehors,
comment se tenir aux portes de la liberté.

Personne ne vient. L’homme-oiseau remue
dans son sommeil, pousse un cri.

Maintenant impatients, ils quittent la pose,
versent la performance ratée dans l’évier

et lancent le jouet de piscine par la fenêtre.
Ils partent vers un monde qui ne les attend pas.

Demain, les poutres du navire
seront démontées. Les cravates seront dénouées

des cols de chemise dans les bars de la ville en fin
         de soirée
et ça prendra des années pour qu’ils se souviennent
         de lui.

Toujours vacillant sur le bord tremblant,
celui qu’on avait oublié n’y est pas arrivé.

Le navire a pris la mer sans lui, encore suspendu
avec un sourire nerveux, une épaisse lueur

de sueur pâle et froide. Les ampoules brûlent
une par une et ses mains ne se lassent jamais de
         battre

alors qu’il s’écrie : Hé ! Hé ! Attendez-moi !
Regardez, je vole !


Version originale
Elepnor in the basement
 

In the basement of the art college,
Elpenor hangs forgotten.

Perpetual birdman, hands flapping and fluttering,
he mutters, dreaming over and over

of a rooftop in Greece and white sails
that he did not see being raised.

On that morning, in another corridor, red-tiled
and warm, his companions talk in loud voices.

They are waiting for an audience.
They are performing Some Distillations of Survival.

A backdrop of tincture of lemons and dust
presented in old, washed bottles.

Stories they have researched and revised,
combed over like scavengers on a beach.
         But it’s tricky.

They do not yet understand failure.
They have survived nothing, except this.

No one comes. Casually, they rip apart
the work of their peers,

kick around obscene stuffed nylon stockings,
laughing, release an inflatable dolphin from a
         coffee jar

which is, in truth, saying nothing about anything
but has inexplicably won the artist a residency
         in Ghent.

They speak of the open world,
how they are standing on the doorstep to freedom.

No one comes. The birdman stirs
in his sleep, cries out once.

Impatient now, they cast their posturing aside,
pour the failed performance down a plughole

toss the pool toy from a casement window.
They set sail to a world not waiting to welcome
         them.

Tomorrow, the timbers of the ship
will be torn apart. Dull ties will be loosened

from shirt collars in late-night city bars
and it will be years before they remember him.

Still balanced on the guttering edge,
the one no one noticed hadn’t made it.

The ship sailed without him and still
he balances, smiling nervously, thick gloss

of pale and clammy sweat. The lightbulbs
burn out one by one and his fluttering hands
         never tire

as he cries Hey ! Hey ! Wait for me !
Look, I’m flying !

 

L’autrice

Poète, artiste de la parole et animatrice, Rachel McCrum est née en Irlande du Nord. Son premier recueil, The First Blast to Awaken Women Degenerate (Stewed Rhubarb Press, 2018), est maintenant offert en édition bilingue, dans une traduction signée Jonathan Lamy, sous le titre Le premier coup de clairon pour réveiller les femmes immorales (Mémoire d’encrier, 2020).