Roman américain - Les chiens savants

Ce n'est pas un été pour bronzer idiot, alors aussi bien lire des livres intelligents. Des livres qui, comme celui de Carolyn Parkhurst, nous apprennent des choses qu'on ne voulait pas nécessairement savoir et qu'il faut donc recevoir comme des cadeaux. C'est ainsi que j'ai connu, grâce à Parkhurst (présentée comme une récente révélation de la littérature américaine), l'histoire du «célèbre» chien de Lyon qui, au XVIe siècle, aurait été allaité par une femelle de l'espèce humaine avant de devenir un membre respecté de la communauté lyonnaise et de prononcer, au chevet de sa maîtresse mourante, ces paroles d'une édifiante poésie: «Sans tes oreilles, je n'ai plus de langue.» Que j'ai appris aussi l'existence de la curieuse théorie qui associe les chiens à la tribu perdue d'Israël. Un certain Vasil, voulant retrouver la langue commune utilisée à l'origine par tous les animaux du paradis (la preuve: le serpent s'est adressé à Ève... ), serait parvenu, en recréant les conditions de vie de l'Éden, à apprendre à un chiot de race viszla à s'exprimer en patois alsacien et à inculquer à un autre le mot hongrois pour «rôti de boeuf».

Selon cette même théorie, c'est l'expulsion d'Adam et Ève du paradis qui aurait rendu les autres créatures aphasiques, un moindre mal, à mon avis. Il suffit, en effet, d'essayer d'imaginer un monde dans lequel la strophe limpide et enjouée de la paruline à tête cendrée et le doux envol de notes flûtées par lequel la grive à dos olive exprime son appartenance à l'univers seraient remplacés par d'autres voix, celles, disons, d'animateurs de radio se situant dans la bonne moyenne des performances humoristiques actuelles, ou, encore pire, par les discours d'un Paul Martin emplumé, pour se convaincre qu'en fusionnant à l'aube des temps, la tour de Babel et l'arche de Noë ont conclu une excellente affaire pour nos sens.

J'ai parlé plus haut de «livres qui nous apprennent des choses», mais je m'en voudrais de contribuer à égarer des lecteurs à l'imagination bien cloisonnée, ceux pour qui le vrai et le faux constituent encore des catégories identifiables et à part. Dans ce perpétuel jeu de cache-cache avec la vérité qu'est le roman, il importe peu au fond de savoir où finit la réalité et où commence la fiction. Quand Carolyn Parkhurst nous présente Wendell Hollis, son sinistre chirurgien-vétérinaire, véritable docteur Doolittle-mister Mengele de la gent canine dont elle dit qu'il opéra, dans la clandestinité de son appartement new-yorkais, des centaines de clebs ramassés dans les rues pour tenter de conformer leur appareil phonatoire aux exigences de la parole humaine, qu'elle ajoute que, l'un des malheureux cobayes ayant enfin appris à crier au secours, le boucher fut arrêté et traduit devant les tribunaux, où il vit, sans surprise, l'un de ses anciens «protégés» (le fameux chien J) se présenter à la barre pour témoigner contre lui, on s'esclaffe tout d'abord. Puis on se dit que la justice américaine en a vu d'autres, qu'on trouve aujourd'hui, dans ce fantastique laboratoire social que sont les États-Unis, des cliniques de chirurgie plastique pour les toutous de ces dames de la haute, et on rit un peu moins fort. Inquiétante étrangeté du délire vraisemblable: le cliché bien connu veut que la réalité dépasse la fiction, mais nous, gens de lettres, espérons secrètement que la folie de nos rêves s'accrochera à sa mince longueur d'avance, comme à l'époque bénie où le cerveau de Jules Verne, un bon siècle avant les millions des Kennedy, envoyait des hommes sur la Lune.

Ô vieux rêves. Revenir au langage premier d'avant le bannissement de nos ancêtres, Ève et Adam, et entendre Médor nous confier, après avoir déposé à nos pieds le journal du matin: je crois que ce Bush nous raconte des bobards à propos de l'Irak. De toute évidence, Parkhurst ne voulait pas écrire un essai sur les thèses chomskyennes (faisant du langage une propriété spécifique du cerveau humain). Elle a préféré la liberté du roman, l'obligation de ficeler une intrigue. Pour bien marquer les racines édéniques du thème, elle commence par faire chuter son héroïne du haut d'un pommier. Comme dans Sac d'os de Stephen King, ça part sur les chapeaux de roues, avec un cadavre au premier paragraphe. Suicide ou accident? Dans cette affaire, la police et le mari ne peuvent se tourner que vers un seul témoin: la chienne du couple, Lorelei. Pendant que le lecteur passe fiévreusement en revue son palmarès des dix meilleurs épisodes de Lassie, la police se dépêche de classer l'affaire. Mais pas le mari.

Il n'est peut-être pas prêt à suivre sa dulcinée jusque dans la tombe, comme dans L'homme qui voulait savoir, et d'ailleurs personne ne lui en demande tant, mais le défi qui se pose à Paul est quand même intéressant: pour arriver à faire parler l'unique témoin de «l'accident», il lui faut d'abord, minuscule détail, apprendre à Lorelei à parler. C'est clair, il veut dépasser le stade des yeux humides et expressifs et du classique: on dirait qu'elle veut nous dire quelque chose... Ce qui peut facilement devenir un ouvrage à plein temps. Et comme Lexy (c'est le nom de l'épouse, d'une troublante similitude, je le reconnais, avec celui du colley emblématique de nos jeunes années) a laissé derrière elle un message codé tout à fait ingénieux, le lecteur estival, dans sa tente à trois places écrasée sous les bourrasques, est assuré de ne pas s'ennuyer une seconde de trop.

C'est même, disons-le, un livre charmant, à tel point qu'une ou deux méchancetés peut-être inévitables me viennent à l'esprit, au sujet, entre autres, de l'allure de ce petit couple si parfaitement BCBG et cool et yankee à la fois, dont nous revivons les péripéties en même temps que se poursuit l'enquête logo-zoologique du mari, un homme rose comme il ne s'en fait que dans l'imagination des femmes: rencontre dans une vente de garage (appelée ici vide-poches); premier week-end d'amoureux à... Disney World, sur un coup de tête. Un nowhere tout en miel chez le père Disney, cette ex-taupe du FBI, d'après un monsieur très sérieux s'exprimant sur les ondes de Radio-Canada. Donc, la souris n'avait pas de grandes oreilles pour rien. Les chiens n'étant pas admis, la sage Lorelei a choisi de rester à la maison.