La richesse des écritures de la pauvreté

Photo: Pierre-Paul Pariseau

«Salut, j’ai une question pour toi qui peut paraître intrusive : as-tu déjà été pauvre ? » En envoyant cet étonnant message à des écrivains qui ne comptaient pas parmi ses proches, Stéphanie Roussel espérait élargir le type de voix auxquelles elle offrirait une tribune dans Pauvreté. « Et j’ai découvert que beaucoup de gens qui venaient d’un milieu pauvre n’avaient jamais osé le dire, qu’il y avait peut-être là une parole à libérer », explique la directrice de ce recueil collectif rassemblant les textes — récits, nouvelles, poèmes — d’auteurs vivants ou ayant vécu la pauvreté, un sujet généralement confiné à l’angle mort de la littérature québécoise actuelle.

La poète (La rumeur des lilas, Del Busso, 2018) et chercheuse souhaitait notamment pourfendre l’idée reçue — romantico-bohème — d’une pauvreté comme creuset privilégié de l’inspiration, un cliché ayant la vie dure. « Le problème, c’est que, si ces gens qui n’appartiennent pas aux stéréotypes de ce qu’on imagine être la pauvreté n’ont pas d’occasions pour dire qu’ils sont pauvres ou qu’ils ont été pauvres, on reste pris dans les mêmes représentations. »

Pauvreté multiplie ainsi les perspectives intimes et singulières comme autant de fenêtres ouvertes sur ce que l’insuffisance financière suppose concrètement. Si Karine Rosso et Nicholas Dawson fouillent les fractures que l’ascension sociale peut provoquer au sein d’une famille, Marilou Craft déconstruit la vision idéalisée de ceux qui présument que, parce qu’elle a des origines haïtiennes, la table de son enfance débordait de lambis et de griots, alors que Jean-Guy Forget réfléchit à ce qui, dans sa jeunesse hochelagienne, aura défini sa relation à la mode.

« Pour moi, la pauvreté, c’est d’abord une odeur, un espace, un bruit et c’était important que ça se sente dans mon livre », explique pour sa part Caroline Dawson, dont le roman Là où je me terre (Éditions du remue-ménage, 2020) raconte l’immigration de sa famille du Chili vers Montréal et décrit avec une précision sans pathos le quotidien de ses parents, éduqués, contraints d’occuper des postes de concierge. Un roman dont la force tient beaucoup à ce qu’il donne à voir, comme c’est rarement le cas, les intérieurs de quartiers défavorisés.

« Au tout début, quand on vivait dans un bloc d’appartements avec presque que des immigrants latinos, la pauvreté avait l’odeur des oignons frits, de l’ail. On entendait le bruit des enfants, de la musique, à toute heure. Puis, quand on a déménagé dans Hochelaga-Maisonneuve, c’était un autre type de pauvreté. J’étais la seule personne de couleur et je ne me reconnaissais pas chez mes amis, chez qui ça sentait surtout la cigarette et dont les mères, souvent monoparentales, ne cuisinaient pas. Je me souviens de m’être dit que, même si mes amis et moi on avait en commun de ne pas avoir d’argent, nous, ma famille et moi, on allait être corrects. C’est toute petite que j’ai ressenti que la pauvreté n’est pas qu’économique, mais aussi culturelle », et qu’il serait plus difficile pour certains de s’en sortir que pour d’autres. « J’accumulais déjà des cailloux de colère pour plus tard. »

Question de vocabulaire

Selon Pierre Lefebvre, l’invisibilisation de la pauvreté en littérature ou sur nos écrans serait indissociable de l’emprise sur nos imaginaires du vocabulaire du management et de l’entreprise. « Aujourd’hui, on “gère” nos émotions, nos enfants, nos amours, on “consomme” la culture, on parle de la “clientèle” d’un parti politique », dit celui qui signait en 2015 Confessions d’un cassé (Boréal).

« Je fais souvent le parallèle avec l’Europe au XIIe siècle, où l’institution la plus solide, c’est l’Église, ce qui fait que toutes les métaphores, à cette époque-là, sont gorgées de chrétienté. Il n’y a même pas de mot pour nommer l’athéisme ! À partir du moment où tu n’as pas de mot pour nommer quelque chose, c’est difficile de le faire admettre à la conscience. Tout ce langage-là, celui de l’économie capitaliste qui nous tient maintenant lieu de seul référent, fait en sorte qu’on n’a plus les mots pour nommer la pauvreté. »

L’ancien rédacteur en chef de la revue Liberté poursuit : « Dans les années 1960, on parlait des “exploités”, par exemple, alors qu’aujourd’hui, si tu cumules deux jobs au salaire minimum, c’est parce que t’es malchanceux. Le discours ambiant sur la pauvreté est un discours de malchance, de manque d’efforts, parce qu’on ne veut pas concevoir la violence de la structure dans laquelle on vit. Plutôt que de voir la pauvreté comme le recto de la croissance, elle est un accident. Mais pour qu’il y ait un Jeff Bezos, il faut qu’il y ait des gens qui travaillent dans ses entrepôts épouvantables. »

La pauvreté dans la tête

En tant que transfuge de classe, c’est essentiellement au passé que Stéphanie Roussel parle de la pauvreté, comme plusieurs des contributeurs de son collectif, dont les textes  auscultent dans de nombreux cas un sentiment de honte ou de culpabilité. « Je ne peux pas dire que j’ai honte d’où je viens, parce que ce serait dire que j’ai honte de ma mère, et je ne veux pas qu’elle ait honte d’elle-même, confie l’autrice. Il faut sortir de la honte. Mais le sentiment de culpabilité, même si je ne veux pas qu’il m’envahisse, c’est quelque chose que j’ai envie de retenir. Je ne veux pas oublier que mon petit confort, c’est un privilège. »

La pauvreté continue donc de constituer pour la poète un héritage complexe, forcément lié à une certaine douleur. « L’expérience d’un horizon restreint, si elle nous a contraint.es au manque, nous a aussi appris à voir ce qu’il y a autour de nous — les gens, la souffrance, la solidarité — à nourrir cette proximité », écrit-elle néanmoins.

« La pauvreté m’a permis de voir c’est quoi, ne pas avoir de parole, ajoute-t-elle en entrevue. On tient souvent des discours sur la pauvreté sans tenir compte des personnes concernées. On va parler de gentrification en étant contre des commerces, plutôt qu’en étant pour plus de logements sociaux. On plaque des désirs sur les gens sans jamais les questionner. On s’imagine que la pauvreté, c’est une seule et même chose, alors que les personnes itinérantes et les personnes sur l’aide sociale ne vivent pas la même réalité. »

« La pauvreté, c’est dans la tête », se plaît à dire la mère de Stéphanie Roussel, une phrase avec laquelle la fille entretient un rapport ambigu. « Je sais que c’est pour ma mère une manière de rejeter la honte, de dire que ce n’est pas parce que t’es dans la misère que t’as aucun moyen. C’est une manière de revendiquer son agentivité, qui peut être belle et dangereuse. Dire que la pauvreté, c’est dans la tête, c’est rejeter un verdict. Ça, c’est beau. Il faut reconnaître la dignité des personnes pauvres, oui, mais il ne faut pas pour autant cesser de lutter contre la précarité. »

 

Pauvreté

Sous la direction de Stéphanie Roussel, Triptyque, Montréal, 2021, 132 pages

À voir en vidéo