«Je suis le courant la vase»: gagner, à quel prix?

Le roman de Marie-Hélène Larochelle, incrusté de saleté, de douleurs, de fluides, dérange.
Photo: Helen Tansey Le roman de Marie-Hélène Larochelle, incrusté de saleté, de douleurs, de fluides, dérange.

Il y a quelques jours, cinq anciennes nageuses membres de l’équipe nationale de nage synchronisée ont annoncé leur intention d’intenter une action collective contre Natation artistique Canada, organisation au sein de laquelle elles ont subi abus physiques et psychologiques, harcèlement et négligence.

Depuis les accusations qui ont mené le prédateur Larry Nassar, ancien médecin de l’équipe nationale américaine de gymnastique, en prison, les dénonciations se multiplient dans l’univers du sport de haut niveau, exposant la vulnérabilité, les déséquilibres et les extrêmes auxquels sont exposés ceux et celles pour qui le corps est d’abord et avant tout perçu et modelé comme un outil de performance, comme une promesse de médaille olympique.

C’est cette forme de violence particulière que choisit d’explorer Marie-Hélène Larochelle dans son nouveau roman, Je suis le courant la vase, campé dans l’univers de la natation d’élite ; un récit houleux et sensoriel, qui explore, par le stoïcisme, la résignation, la négligence de personnages et de leur environnement, les anfractuosités de l’inconfort.

Nageuse de haut niveau, la narratrice fend l’eau pour améliorer son chrono et gagner une place dans l’équipe qui représentera le Canada à l’étranger. Chaque jour, elle combat la faim, la douleur et l’épuisement, annihilant sa raison et ses émotions, poussant son corps jusque dans ses derniers retranchements. Lors d’étranges rituels destinés à la libérer de ses résistances, à la rendre plus forte, plus imperméable à elle-même, elle se soumet corps et âme à son entraîneur.

Hors du bassin, son quotidien est ponctué de cours à l’université, d’examens aux résultats peu convaincants, d’effondrements et de moments d’intense relâchement avec les autres membres de l’équipe, avec qui elle entretient une relation fusionnelle, presque troublante.

Avec elle, le lecteur, en submersion complète, lutte pour dominer toutes sortes d’eaux et assiste, impuissant, à la noyade de ses sens, de son cœur, de sa tête, de sa jeunesse. « Il faut nager, aller au bout de son souffle, de son effort, et pousser encore ; se délecter de la souffrance, avec l’eau comme adversaire, et seule alliée, la matière de la compétition. […] J’ai absorbé au fil des ans des quantités d’eau chlorée. Mon sang en est saturé, j’y ai laissé des cellules, mortes empoisonnées. »

Un roman qui dérange, incrusté de saleté, de douleurs, de fluides ; des cheveux, de la peau et des ongles rongés par le chlore, de la moisissure qui se répand, grattée d’un air distrait entre les céramiques de la piscine, des odeurs persistantes d’humidité, des haut-le-cœur déclenchés par l’épuisement, des maillots trop ajustés qui fendent les aines et les épaules.

Exempt de dialogue — et du prestige qui auréole généralement les champions —, le récit est à la fois immersif et flegmatique, provoquant l’indignation comme la permissivité, à l’image de ce corps qui se débat furieusement pour dominer les éléments, tout en s’abandonnant entièrement aux exigences. Gagner, oui, mais à quel prix ?

 

Extrait de «Je suis le courant la vase»

« Mon corps se crispe, appréhende le froid. Quand l’effort se déclenche, mon organisme se révolte, refuse encore de s’adapter. Pourtant, comme les autres je dis que j’ai appris à nager avant de marcher. L’eau comme élément naturel, propos de nageurs qui se confortent à surjouer leur exceptionnalité. La vérité c’est plutôt que nous sommes une bande d’inadaptés que le rivage a crachés, dont la terre ne veut pas, qui se débattent pour performer dans ce milieu hostile. On s’est pris d’affection pour notre enfer. »

Je suis le courant la vase

★★★ 1/2

Marie-Hélène Larochelle, Leméac, Montréal, 2021, 168 pages



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