Au pays du roman

Comme beaucoup de gens qui font aujourd’hui le dos rond, l’essayiste de 73 ans
croit qu’il s’agit d’un moment passager. «On va redécouvrir les plaisirs de la forme,
les plaisirs de la beauté. Là, on cherche seulement la vérité, la justice.»
Photo: Éric Labonté Comme beaucoup de gens qui font aujourd’hui le dos rond, l’essayiste de 73 ans croit qu’il s’agit d’un moment passager. «On va redécouvrir les plaisirs de la forme, les plaisirs de la beauté. Là, on cherche seulement la vérité, la justice.»

François Ricard n’a jamais fait mystère que sa découverte de l’écrivain tchèque, au tout début des années 1970, avait été un véritable éblouissement. En s’aventurant dans l’espace du roman selon Kundera, ce « territoire où le jugement moral est suspendu », il n’en est plus vraiment ressorti.

« J’étais de la génération et dans l’époque du structuralisme, de la grande glaciation théorique et critique sur la littérature, et je recherchais éperdument autre chose, confie au téléphone François Ricard. Je voulais que la littérature ait un certain rapport avec mon existence, quand même, avec la vie, et l’arrivée d’un romancier comme Kundera, ça changeait tout. »

Comme il l’explique dans Le roman de la dévastation, sous-titré « Variations sur l’œuvre de Milan Kundera »,les postfaces qui accompagnaient chacun des romans de Kundera dans la collection Folio (« un peu comme Sancho son chevalier », écrit-il) ont fait leur temps. Elles ont rempli leur fonction et vont progressivement disparaître des livres de Kundera, au fil de leur réédition.

C’était l’occasion pour les éditions Gallimard de les réunir dans la même collection qui avait déjà accueilli Le dernier après-midi d’Agnès (2003), lecture critique du « massif » que forme aux yeux de François Ricard l’œuvre de l’écrivain tchèque.

Professeur de lettres à l’Université McGill de 1971 à 2010, ami puis biographe de Gabrielle Roy, directeur de la collection Papier collés chez Boréal,l’homme est aussi l’un de nos meilleurs essayistes, mordant, pince-sans-rire et d’une clarté foudroyante. La littérature contre elle-même (1985), La génération lyrique (1992) et Mœurs de province (2014) en témoignent.

Depuis « Le point de vue de Satan »,texte de 1979 repris à la demande expresse de Kundera, qui l’avait beaucoup aimé (« trop aimé, peut-être », écrit Ricard), comme préface à l’édition de poche de La vie est ailleurs en 1982, jusqu’à « La pensée romancière », qui commentait en 2018 les quatre puissants essais de l’écrivain tchèque (L’art du roman, Les testaments trahis, Le rideau et Une rencontre), en douze « variations critiques », Le roman de la dévastation vient ainsi couronner quarante ans d’amitié et d’accompagnement critique de l’œuvre de Milan Kundera.

 

Variations critiques

De livre en livre, François Ricard a ainsi mis ses pas dans ceux de Kundera. « [I]l m’accueillait comme un marcheur solitaire accueille parfois un compagnon de route, ou un maître son élève », écrit-il dans l’avant-propos.

Si son enseignement était déjà un peu orienté vers le roman, à cause de son intérêt pour Gabrielle Roy, sa rencontre avec l’œuvre de Kundera, au début des années 1970, a donné un nouvel élan à son intérêt pour le roman, entraînant chez lui une autre façon de le voir — à ses yeux beaucoup plus riche.

« Kundera n’était pas un balzacien, entre guillemets, quelqu’un qui écrivait des romans à l’ancienne, mais au contraire un romancier très neuf et très original qui en même temps ne renonçait ni aux personnages ni à l’intrigue, même s’il les détrônait un peu. Il changeait la visée du roman aussi. Chez lui, le roman ne devenait plus la description d’une société, ça devenait une réflexion sur l’existence humaine. Et ça, c’est autre chose, quand même », ajoute-t-il.

Car être romancier, pour Kundera, c’est bien plus que de pratiquer un genre littéraire. C’est « une attitude, une sagesse, une position », expliquait-il dans Les testaments trahis. Une manière de voir qui semble être à rebours de l’atmosphère actuelle, parfois étouffante de nombrilisme moite, de divertissement ou de fiction à thèse. Le roman, au sens où le conçoit Kundera, est-il en danger ?

« Kundera dit toujours que le problème, ce n’est pas le roman, c’est le monde dans lequel on vit. Est-cequ’on vit toujours dans un monde capable de recevoir le roman ? Le roman, c’est l’art de l’ironie, l’art de l’incertitude et du non-sérieux absolu. Est-on capable aujourd’hui de penser la vie comme non sérieuse ? » se demande François Ricard, en rappelant d’un même souffle que le dernier livre de Kundera s’intitule La fête de l’insignifiance. « Est-ce qu’on est encore dans un monde qui peut comprendre la beauté et la richesse de l’insignifiance ? »

Avec sa « nature profanatrice », l’esprit du roman lui semble être de moins en moins recevable. En témoigne en partie, croit-il, cette espèce de « détournement du roman vers l’autobiographique » auquel on assiste, en particulier au Québec, depuis quelques années.

L’ironie de l’histoire

Mais pour l’écrivain qui le pratique, comme pour les lecteurs qui s’y réfugient encore, le roman demeure en quelque sorte le « safe space » par excellence. Le lieu subversif de tous les possibles et de toutes les inventions. Un séjour d’exil et de bonheur. Une région de liberté absolue.

« Entrer dans le territoire du roman, explique cet immense lecteur, c’est entrer dans un monde complètement différent de celui où on est surveillés, mesurés, évalués ou jugés. Kundera dit toujours que le grand privilège du personnage de roman, c’est d’être compris et non jugé. » Et ça, semble regretter François Ricard, il n’y a plus beaucoup d’endroits où c’est possible.

Ironie de l’histoire, pourrait-on dire, le totalitarisme dont voulait s’émanciper Milan Kundera — avec son lyrisme appelant aux lendemains qui chantent, ses anathèmes et sa censure — semble être en train de revenir par une autre porte.

Comme beaucoup de gens qui font aujourd’hui le dos rond, l’essayiste de 73 ans (qui en a vu d’autres) croit qu’il s’agit d’un moment passager. « On va redécouvrir les plaisirs de la forme, les plaisirs de la beauté. Là, on cherche seulement la vérité, la justice. On n’a pas envie de vivre une vie humaine sans aimer, apprécier, découvrir, sans jouir de la beauté. C’est impossible. »

En attendant que l’air redevienne plus respirable, il existe un espace ouvert à tous et sans frontières, une aire ouverte que François Ricard appelle le « pays du roman ». Un lieu d’exil heureux et d’incertitude féconde, une vaste zone de sables mouvants où les questions abondent, mais dont sont absentes les réponses toutes faites.

Pour s’y rendre, il suffit de tendre la main et d’ouvrir un roman — comme ceux de Cervantès, de Flaubert ou de Kundera. « L’air qu’on y respire est celui de la compassion et de l’ironie, alimenté par un perpétuel étonnement devant les énigmes et les “pièges” de l’existence humaine. »

Le roman de la dévastation. Variations sur l’oeuvre de Milan Kundera.

François Ricard, Gallimard « Arcades », Paris, 2021, 240 pages



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